vendredi 7 janvier 2022

Causes

Affiche contre le vote ses femmes

 

AUTEURS

Alfred Tennyson *
Walt Whitman *
Margaret Walker
Philippe Sahuc
Harry Martinson *
Gelle Ismaacil Macallin *
Victor Hugo *
Geli Grande ***
Pierre Esperbé *
Miloud Chabane **
Axodom
Sabine Aussenac
Svante Svahnström

 * Présenté par Svante Svahnström
** Présenté par Didier Metenier
*** Présenté par Nicole Sibille
 

          

 ALFRED TENNYSON  1809-1892

Traduction de Ring out, wild bells

Sonnez, cloches sauvages, vers le ciel sauvage,
Le nuage volant, la lumière glaciale:
L'année se meurt dans la nuit;
Sonnez, cloches sauvages, et laissez-le mourir.

Sonne l'ancien, sonne le nouveau,
Sonnez, joyeuses cloches, à travers la neige:
L'année passe, laissez-le partir;
Sonnez le faux, sonnez le vrai.

Sonne le chagrin qui sape l'esprit
Pour ceux qu'ici nous ne voyons plus;
Sonnez la querelle des riches et des pauvres,
Sonnez en réparation à toute l'humanité.

Sonnez une cause en train de mourir lentement,
Et les anciennes formes de conflits de parti;
Sonnez dans les modes de vie les plus nobles,
Avec des manières plus douces, des lois plus pures.

Sonne le besoin, le souci, le péché,
La froideur infidèle des temps;
Sonner, sonner mes rimes tristes
Mais appelez le ménestrel plus plein.

Sonnez la fausse fierté en place et le sang,
La calomnie civique et le dépit;
Sonnez dans l'amour de la vérité et du droit,
Sonnez dans l'amour commun du bien.

Sonnez d'anciennes formes de maladie fétide;
Sonnez la convoitise de l'or qui se rétrécit;
Sonnez les mille guerres d'autrefois,
Sonnez les mille ans de paix.

Anneau dans l'homme vaillant et libre,
Le cœur le plus grand, la main la plus aimable;
Sonnez les ténèbres de la terre,
Sonnez dans le Christ qui doit être.   

Traduction suédoise - Poème déclamé à la radio et la télévision, à minuit le 31 décembre, depuis les années 1930.  


Ring, klocka, ring i bistra nyårsnatten
mot rymdens norrskenssky och markens snö;
det gamla året lägger sig att dö …
Ring själaringning öfver land och vatten!

Ring in det nya och ring ut det gamla
i årets första, skälfvande minut.
Ring lögnens makt från världens gränser ut,
och ring in sanningens till oss som famla.
........





ALFRED TENNYSON  1809-1892

Traduction de Ring out, wild bells

Sonnez, cloches sauvages, vers le ciel sauvage,
Le nuage volant, la lumière glaciale:
L'année se meurt dans la nuit;
Sonnez, cloches sauvages, et laissez-le mourir.

Sonne l'ancien, sonne le nouveau,
Sonnez, joyeuses cloches, à travers la neige:
L'année passe, laissez-le partir;
Sonnez le faux, sonnez le vrai.

Sonne le chagrin qui sape l'esprit
Pour ceux qu'ici nous ne voyons plus;
Sonnez la querelle des riches et des pauvres,
Sonnez en réparation à toute l'humanité.

Sonnez une cause en train de mourir lentement,
Et les anciennes formes de conflits de parti;
Sonnez dans les modes de vie les plus nobles,
Avec des manières plus douces, des lois plus pures.

Sonne le besoin, le souci, le péché,
La froideur infidèle des temps;
Sonner, sonner mes rimes tristes
Mais appelez le ménestrel plus plein.

Sonnez la fausse fierté en place et le sang,
La calomnie civique et le dépit;
Sonnez dans l'amour de la vérité et du droit,
Sonnez dans l'amour commun du bien.

Sonnez d'anciennes formes de maladie fétide;
Sonnez la convoitise de l'or qui se rétrécit;
Sonnez les mille guerres d'autrefois,
Sonnez les mille ans de paix.

Anneau dans l'homme vaillant et libre,
Le cœur le plus grand, la main la plus aimable;
Sonnez les ténèbres de la terre,
Sonnez dans le Christ qui doit être.   
 

Traduction suédoise - Poème déclamé à la radio et la télévision depuis les années 1930
à minuit le 31 décembre
Ring, klocka, ring i bistra nyårsnatten
mot rymdens norrskenssky och markens snö;
det gamla året lägger sig att dö …
Ring själaringning öfver land och vatten!
Ring in det nya och ring ut det gamla
i årets första, skälfvande minut.
Ring lögnens makt från världens gränser ut,
och ring in sanningens till oss som famla.
........


WALT WHITMAN  1819-1892

PENSIF ET LANGUISSANT EN CETTE MINUTE MÊME
 
Pensif et languissant en cette minute même, assis, dans mon coin,
Me vient à l’esprit l’image d’autres êtres humains en des terres lointaines aussi
     pensifs et languissants que moi,
D’ici je me les imagine, je les vois en Allemagne, en Italie, en France, en
     Espagne,
Ou tout au bout de la terre, en Chine, en Russie, au Japon, parlant des
     dialectes différents,
Et si j’avais le moyen de les connaître, ces hommes, me dis-je, ne leur
     deviendrais-je pas aussi attaché qu’aux hommes de mon pays,
Mais si ! je sais que nous serions fières et amants,
Et qu’ensemble nous serions heureux.
….

AMOUR, ANCRE IMMUABLE D’ETERNITE !
 
Amour, ancre immuable d’éternité ! Ô femme mon amour !
Mon épouse ! Ma conjointe ! irrésistible en moi plus que je ne saurais dire, ton
     image !
Et puis je me sépare, change de corps, vis une seconde naissance,
Suis éther, ultime réalité athlétique qui me console,
Et je monte, et je flotte aux zones de ton amour, toi l’Homme,
Qui partages ma vie de nomade !
in Leaves of grass, 1860-1861
…………………………………………..




MARGARET WALKER – traduction Google, avec ajustements Svante Svahnström


For Malcolm X

All you violated ones with gentle hearts;
You violent dreamers whose cries shout heartbreak;
Whose voices echo clamors of our cool capers,
And whose black faces have hollowed pits for eyes.
All you gambling sons and hooked children and bowery bums
Hating white devils and black bourgeoisie,
Thumbing your noses at your burning red suns,
Gather round this coffin and mourn your dying swan.

Snow-white moslem head-dress around a dead black face!
Beautiful were your sand-papering words against our skins!
Our blood and water pour from your flowing wounds.
You have cut open our breasts and dug scalpels in our brains.
When and Where will another come to take your holy place?
Old man mumbling in his dotage, crying child, unborn?   


Vous tous violés aux cœurs doux ;
Vous les rêveurs violents dont les cris hurlent le chagrin ;
Dont les voix font écho aux clameurs de nos chouettes braquages
Et dont les visages noirs ont des puits pour les yeux.
Vous tous, fils joueurs, enfants accros et clochards
Détestant les diables blancs et la bourgeoisie noire,
Faisant des pieds de nez à vos soleils rouges brûlants,
Rassemblez-vous autour de ce cercueil et pleurez votre cygne mourant.

Coiffe musulmane blanche comme neige autour d'un visage noir mort !

Beaux étaient tes mots poncés contre nos peaux !
Notre sang et notre eau jaillissent de tes blessures ruisselantes.
Vous avez ouvert nos seins et plongé des scalpels dans nos cerveaux.
Quand et Où un autre viendra-t-il prendre votre place sacrée ?
Vieil homme marmonnant radotant, enfant en larmes, à naître ?


https://www.poetryfoundation.org/poems/52730/for-malcolm-x
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PHILIPPE SAÜC

S’EN FOUT LA MORT EN VERS ET CONTRE TOUT

Il ne peut saisir que des mots.
Pas de phrase entière.
Cela parle de vêtements chauds.
Duvets.
Repas.
Intérim.
Subside.
Un autre monde que le sien.
Enveloppé de rires et de bourrades.
Rires plus ou moins sonores.
Bourrades convergeant plus ou moins sur un moins grand que les autres, sur un plus chauve, sur un
moins éveillé.
Il finit par se demander s’il a bien fait de venir.
S’il ne va pas repartir très vite.
Quitter la vapeur pour la simple brume.

Un gobelet a eu un destin différent des autres.
Ramassé sur le ciment du bord d’écluse.
Sans subir le sort souhaitable :
le jet dans le grand sac noir scotché au pare-chocs arrière de la fourgonnette transporte-café.
A la place, d’autres sont jetés directement dans le canal.
Pas celui-là.
Amené jusqu’à l’une des corbeilles de fer à flanc de platane.
Bonne habitude d’un minimum d’enfants.
Les trop bien d’école.
Qui ne jouent pas aux lanières avec eux.
Mais les mordent jusqu’à la dentelle.
Fine comme brume.

………………………


HARRY MARTINSON  1904-1978


APRÈS


Après la bataille de Heligoland
et après la bataille de Tsushima
la mer dissolvait les cadavres-épaves.
Les préparait avec ses acides secrets.
Laissait les albatros leur manger les yeux.
Et les reconduisait avec des sels dissolvants
lentement vers la mer
vers les eaux mères cambriennes
vers une tentative nouvelle


Heligoland – île allemande dans la mer du Nord, lieu d’une bataille navale en 1914 entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne
Tsushima – détroit japonais, lieu d’une bataille navale en 1905 entre le Japon et la Russie

……………………………………….


GELLE ISMAACIL MACALLIN – traduction du somalien : Mohamed Mohamed-Abdi


Vous Darood, sans vous laisser un instant de répit,
Si nous ne mettons pas le feu au sol jusque sous vos semelles
Si les milices aux longs cheveux tressés
Et les Mooryaan pilleurs ne vous capturent pas
Si le général Aïdid ne vous rattrape pas
Pour vous écraser sous son talon
Et si jusqu’à Gedo, nous ne broyons pas tout,
Et comme des grenouilles hors de leur étang,
Vous ne devez pas des squelettes faméliques,
Et si nous laissons une poignée d’entre vous survivre
Pour qu’une nouvelle génération germe,
Si vous ne devenez pas des sujets soumis
Rasant les murs des ruelles étroites de Mogadiscio
Alors nous ne sommes pas des Irir forts
Qui ont conquis l’espace qui leur est dû.

(1992)

Darood – le clan du président
Mooryaan – milices mercenaires pilleurs alliées au général Aïdid
Général Aïdid – chef de Somalia National Alliance, qui à renversé le régime de Siyad Barre
Gedo – région enclavée de Somalie
Irir – un des trois grands clans de Somalie (Darood, Saab, Irir)

In Apocalypse – Poèmes somalis, La vie  immédiate 4/5, Voix d’Encre

………………………………..

          VICTOR HUGO (1802-1885)

CE QUE VOUS APPELEZ CIVILISATION

Ce que vous appelez civilisation dans votre obscur jargon :
Civilisation - du Gange à l'Orégon,
Des Andes au Thibet, du Nil aux Cordillères,
Comment l'entendez-vous, ô noires fourmilières ?
De toute terre interrogez l'écho.
Voyez Lima, Cuba, Sydney, San Francisco,
Melbourne. Vous croyez civiliser un monde
lorsque vous l'enfiévrez de quelque fièvre immonde,
Quand vous troublez ses lacs, miroirs d'un dieu secret,
Lorsque vous violez sa vierge, la forêt ;
Quand vous chassez du bois, de l'antre, du rivage
Votre frère naïf et sombre, le sauvage,
Cet enfant du soleil peint aux milles couleurs,
Espèce d'insensé des branches et des fleurs,
Et quand, jetant dehors cet Adam inutile,
Vous peuplez le désert d'un homme plus reptile,
Vautré dans la matière et la cupidité,
Dur, cynique, étalant une autre nudité,
Idolâtre du dieu dollar, fou qui palpite,
Non plus pour un soleil, mais pour une pépite,
Qui se dit libre, et montre au monde épouvanté
L'esclavage étonné servant la liberté !
Oui, vous dites : - Voyez, nous remplaçons ces brutes ;
Nos monceaux de palais chassent leurs tas de huttes ;
Dans la pleine lumière humaine nous voguons ;
Voyez nos docks, nos ports, nos steamers, nos wagons,
Nos théâtres, nos parcs, nos hôtels, nos carrosses !
Et vous vous contentez d'être autrement féroces.
Vous criez : Contemplez le progrès ! admirez !
Lorrsque vous remplissez ces champs, ces monts sacrés,
Cette vieille nature âpre, hautaine, intègre,
D'âmes cherchant de l'or, de chiens chassant au nègre,
Quand à l'homme lion succède l'homme ver,
Et quand le tomahawk fait place au revolver !

                                                               (Toute la Lyre, III, XX, 1854-1875)

https://anthologie-poesie-ecologie.fr.gd/Po%E8me-n%B06.htm

……………………….

GELI GRANDE 1954 -2022        Traduit par Nicole Sibille

FARANDÒLA
T’Aimarem …
T’Alenarem … t’Amistejarem … t’Amorejarem ..
T’Auvernhejarem …
 
Te Balarem … te Bastirem … te Bailinarem …
Te Cantarem …
Te Daufinejarem …
 
Te Direm …
T’Escalprarem … t’Escriurem … t’Estiflarem …
Te Farandolejarem … te Florirem …
Te Gasconejarem …
Te Guianejarem …
 
T’Imagenarem …
Te Jogarem …
Te Legirem …
Te Lemosinejarem …
Te Lengadocianejarem …
 
Te Manjarem … te Musicarem …
Te Nistonarem …
T’Ortolejarem …
Te Pararem … te Parlarem … te Pelirem …
Te Pintrarem …
Te Potonarem …
Te Provencejarem …
 
Te Rirem …
Te Sentirem … te Solelharem …
Te Somiarem …
Te Tastarem …
T’Ucarem …
Te Viurem …
Te Zonzonarem …
 
Occitània te volèm,
Te volèm bèla!
Occitània te farem,
Te farem bèla!
 
 
 
 
Gèli Grande
Ais de Provènça
3 de decembre de 1983
https://opinion.jornalet.com/geli-grande/blog/3820/farandola    

 

FARANDOLE

Nous t’aimerons…
Nous te humerons…nous t’embrasserons…. Te câlinerons…
Avec toi nous Auvergnerons

Nous te danserons…te bâtirons...te caresserons …
Te chanterons…
Avec toi nous Dauphinerons…

Nous te dirons…
Nous te sculpterons…nous t’écrirons…
Te siffloterons…
Nous te farandolerons…te fleurirons…
Nous te Gasconnerons…
Nous te Guyennerons…

Nous t’imaginerons…
Avec toi nous jouerons…
Nous te lirons…
Avec toi nous Limousinerons…
Avec toi nous Languedoquerons…

Nous te mangerons…en musique te mettrons …
Nous te cajolerons…te cultiverons …
Te décorerons…te parlerons…
Renaître te ferons…
Nous te peindrons…
Nous te poutounerons…
Nous te Provencerons…

Avec toi nous rirons…
Nous te sentirons…avec toi le soleil nous prendrons…
Nous te rêverons…te dégusterons…
Nous te hèlerons …
Te vivrons …
Te fredonnerons…

Occitanie nous te voulons
Belle nous te voulons
Occitanie nous te ferons
Belle nous te ferons !   

……………………………………

PIERRE ESPERBÉ (1938)

INTERDICTION
Par les cours d'eau, par les canaux, par les ruisseaux, par les tuyaux, par les égouts ; par tous les déversoirs... les infiltrations...
les pénétrations,
par toutes les vidanges
sur tout un littoral : plage, roches, sable, galets...
sur les espaces maritimes...
résidus, détersifs, anhydrides, chlore, soufre, naphte, carburants, miasmes, lèpres chimiques assassinent un soleil sur des rêves d'océan...
Tout meurt au coeur de chaque vague !

Qui est responsable ?
Le Directeur du combinat... le Conseil Supérieur de l'Institut Technique, le holding, le trust, le groupement d'intérêts ?
Qui ?... mais qui ?
Le Préfet Supérieur a pris des mesures !
Interdiction au Directeur du combinat de pourrir la mer ?
Non !
Interdiction au Conseil Supérieur de l'Institut Technique de salir la vague ?
Non ! Pas du tout !
Interdiction au holding, au trust, au groupement d'intérêts d'empoisonner les eaux ?
Mais non, vous n'y êtes pas !
INTERDICTION DE SE BAIGNER SOUS PEINE D'AMENDE !
               
                                                                                      (paru dans Elan, 1972)

https://anthologie-poesie-ecologie.fr.gd/Po%E8me-n%B06.htm

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MILOUD CHABANE  

On n'est pas que cousin
On est des êtres humains
On ne choisit pas son obédience
ça s'attrape dès l'enfance
Ce n'est pas une maladie
C'est quelque chose de transmis
la transmission en milieu clos
est un bateau qui manque d'eau
Laisse s'échouer les paquebots
et viens ramer sur mon radeau
juif musulman chrétien ou pas
nous sommes tout cela
On ne manque pas de torts
Il nous manque la raison
pas celle du plus fort
Celle qui montre le nord.

« Cousin » (extrait),
31 poèmes, Miloud Chabanne, p.31

…………………………….

AXODOM

TEMPS MORT EN SYRIE

Les proto-humains de l’enfer d’ici, on les dirait barbelés,
même la fenêtre au cadre clouté sent la salle de torture.

Personne n'est innocent... Personne n'est sourd... Tout le monde sait.
Tout le monde entend... Tout le monde attend... Sauf les morts. Délivrés.

Dieu ! DIEU ! N'importe où cachez-moi ! Je ne bouge plus... Filez !
Ne prenez pas de risques. Je suis bien dans ce jardin de fleurs noires.

Parfois sentiment d'être... deux. Des moitiés de moi-même, veule.
Plus une personne complète... Pas pourquoi. Avant j'étais une seule.

"Je" ne sais plus quelle est la vraie moitié de moi, celle qui a peur
ou celle qui se bat sans jamais demander l'heure ?

Ma moitié floue se cache dans des replis et des taches de poires blettes,
elle vibre sous les yeux fermés de ma moitié nue sous son squelette.

Tais-toi ! Ecoute et tends l’esprit admirable dans cette cave
on entend les chars comme si on voyait leurs mâchoires.

Ca vrille et chenille la peau de la ville, ça boit le chaud goudron rouge
des rues et tout l’esprit se brouille à cette musique d’obus.

La mine de plomb largue des mines et du plomb. J'en perds mes seins, mes poils hersent
l’envers de ma peau et des arrêtes complètes naviguent dans mes veines.

Pourtant on a eu une vie avec chat, une vie normalement douce
avec amour, enfants, gâteaux, chants et arbres et fraiche mousse.

C'était avant que nous vivions la main sur la bouche pour étouffer chaque seconde de peur,
et nous sommes devenus noir et blanc de malheur, rouges éphémères mouches.

Le soleil pour nous n'est plus jaune et brillant, les feuilles ne bruissent plus vertes
les arbres n'existent plus que comme vivent peu les ombres.

A quoi peut servir un corps qui ne peut plus sourire ? Dans quoi planter nos crocs si l'ombre
même est gluante ? Nos yeux sales jaunissent nos joues de chassie.

Nous n'osons même plus mettre des bébés dans nos ventres gonflés à cause des clous qui
les tapissent. C'est pourquoi nous respirons si peu.

On échappe peu à ses fantômes. Celui qu’on fut l’instant passé surveille
ceux que nous serons peut-être. Alors quoi ? Quoi ?? Une devinette.

« Je me fais violer tous les jours. Je serais plus beau avec moins de sang dans les cheveux.
J'avais une belle voix mais hurler enroue, ça m'a fait le chant douloureux.

Plus je continue de vivre et moins j'ai de mémoire. Qui suis-je ? »
Je suis le souffle coupé du temps mort, je suis le cessez-le-feu.

AxoDom

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SABINE AUSSENAC


Le Français est cocu, voilà son moindre mal

Le Français est cocu, voilà son moindre mal.
Car longtemps les puissants se gavèrent en son sein…
Le patron qui empoche, tel sinistre chacal,
Parachute doré quand l’usine demain

Fermera pour toujours son passé de richesses.
Le ministre qui dort, le sénateur gâteux,
Et tous ces politiques qui quémandent largesses
Devant peuple à genou, qui survit tel un gueux.

Le Français est cocu, il endosse en silence
Les insultes et les coups, tel un serf sous le joug.
Mais bientôt reviendront nos sourires et nos danses,

Quand les pavés fleuris feront tourner la roue.
Ce jour-là vos mensonges feront de vous lépreux:
Vous, les Puissants, périrez par le feu.


Je rêve d’une France qui leur rende parole

Les immeubles, grands oiseaux mazoutés, immobiles
Et terribles, leurs coursives éventrées dégueulant
Des bagarres. Murs verdâtres, couleur de bile.
Pourtant dans l’herbe rare on entend des enfants.

Dans la cité orpheline de vie, caïds
Et racaille font régner la terreur ; leur argent
Sale, seul rêve accessible. Même à l’Aïd
L’arrogance mafieuse peut pervertir les chants…

Trop souvent les foulards ont remplacé paillettes ;
Insultées, maltraitées, menacées et brimées,
Les jeunes filles en fleur se transforment, emmurées

Dans la prison de toile qui leur couvre la tête.
Silencieuses et soumises, elles iront à l’école.
Je rêve d’une France qui leur rende parole.

***
La grâce des frangipaniers

Bougainvillées noircies
en lagon irradié.
Un sous-marin ricane, les cocotiers
hués ont des airs de soubrettes.
Vacuité des vahinés
envahies. Dans l’île prostituée de la
République, le monoï ranci
suinte sur les peaux grasses de la
misère.
Gauguin tressaille et Brel
se meurt. Seule demeure la grâce des
frangipaniers.

***
Bouquet final

Le muguet au bois fou ce matin carillonne,
Ses clochettes enivrées qui bourdonnent et fredonnent,
Comme autant de rappels de nos luttes passées,
Fratricides et victoire contre l’ordre emmuré.

Les voilà qui défilent, ceux qui croient au lilas,
Klaxons gais et paroles en immense fracas,
Et l’on entend Jaurès marteler que les Grands
Ne devront plus jamais exploiter les perdants.

La sais-tu la beauté de ce Temps des cerises,
Lorsque de ville en ville barricades effrontées
Se levaient pour crier libertés insoumises ?

Garde au cœur la beauté de la rose au sang noir,
Qui au soir fraternel de la paix retrouvée
Fleurira sur les tombes de tous nos fols espoirs.

…………………………………

SVANTE SVAHNSTRÖM

Petite fée de la lame
dans un instant les grandes personnes
qui te protègent
qui savent et veulent ton bien
feront le nécessaire
Tu seras libérée des appétits jamais éprouvés
protégée des ravages de la peau désireuse  
C’est pour ton bien, tu t’en doutes
pour que tu sois une fée respectueuse responsable
Les mères sans joie te bénissent
les tantes sentinelles du rite t’entourent
Au loin veillent les sages
qui mesurent la menace que serait ta faim mûre
qui savent que peuple et famille sont sereins
quand ton maître peut s’épanouir librement
dans tes muqueuses sans écho
Et voilà tes cuisses de soie prises en main
par des phalanges de cuir
Les mères et les tantes fées flétries
toutes sectionnées par le fil
t’enserrent entre girons insensibles
C’est l’instant où l’éclat d’acier
mêlera sa pureté avec celle de ton sang
Et tu ne sais pas encore que la douleur de ce jour
sera le seul transport
qu’auront à connaître tes plis de femme
Tu ne sais pas mais tu as peur
Et j’ai peur avec toi petite fée


in Hocus Corpus 2009
 

vendredi 26 novembre 2021

Charnel

 

Fernando Botero


AUTEURS
Anonyme XVIIIe siècle *
Makrâm al-Ansâri  XIIIe siècle *
Georges Bataille *
Didier Metenier
Francis Pornon
Svante Svahnström

        * - présenté par Svante Svahnström

 



ANONYME  1790

La Messaline française
Les quarante manières de foutre dédiées au Clergé de France
 

Trente-cinquième façon
LA SENTINELLE

Lorsqu’on a peur d’être pris en flagrant délit, on ouvre la porte à moitié et la fille s’appuie sur le chambranle, la tête du côté de l’escalier et le corps dans la chambre, à demi-courbé. Dans cette position, le galant la trousse et la fout avec vivacité : la crainte lui donne des forces. Il faudrait bien être malheureux pour être prix après tant de précautions. D’ailleurs, une porte ouverte met en défaut l’importune curiosité.

…………………

MAKRAM AL-ANSARI   XIIIe siècle

J’ai demandé à un expert
ce que les juridiques pensent
de  mes rapports avec toi
question à laquelle
n’aurait pas manqué de répondre
le juriste Malik.

Je n’ai reçu aucune réponse
et tous les gens dans la maison
nous ont soupçonnés de faire
de fort vilaines choses, laissant naître
à notre endroit les pires suppositions.

Que  dirais-tu alors si nous leur donnions raison
en nous livrant  sans remords à de telles pratiques,
histoire de leur éviter  de commettre un péché
en supposant à tort que nous agissions ainsi ?

……………………….

Georges BATAILLE

Mademoiselle mon cœur
mise nue dans la dentelle
à la boîte parfumée
le pipi coule de ses jambes
L’odeur maquillée de la fente
est laissée au vent du ciel
en nuage
dans la tête
se réfléchit à l’envers
une merveilleuse étoile
tombe
cœur criant  comme la bouche

le coeur manque
un  lis est brulant
le soleil  ouvre la gorge

………………

DIDIER METENIER

L'en-vers

dans cet en-droit tout à l'en-vers
toile de fond
d'un beau dé-corps à dé-couvert
un fou dé-sir
un grand dé-lire
jusqu'au dé-vers
une potion
un alambic
un(e)' décoction
un élixir...
une aqua(r)elle
un aqua-verre ?
avec plaisir !!!

…………………..


SVANTE SVAHNSTRÖM


MER BALTIQUE

Dans le froid la mer redevient vierge
Ses fruits sont à nouveau inexpugnables
mais contre des étraves d’acier
son innocence se perd fatalement
encore et encore
L’hymen de l’hiver se lézarde
en chenaux pour humains
et bientôt se dissout la membrane
entre côtes consentantes
La houle estivale frise son giron
et dans son intimité fouillent les chaluts des marins
La mer se donne aux peuples


(La Mer baltique est entourée de neuf nations)

…………………………….


Ceci est une cathédrale
Un sexe de vierge translucide posé sur le sol sacré
aspirant les psaumes profondément vers le père
Quelques platanes ombragent pubiens son portail
Grandes lèvres érigées en contre-forts
Pieuses petites autour du chœur
déambulatoire sous les pas des pèlerins
La flèche est ce corps caverneux réactif du fief de la foi
point névralgique d’extase retenue
A travers les hymens en verre
la verge solaire pénètre la nef et rayonne
éclate en lumière
La pierre taillée est une scène primitive

…………….

FRANCIS PORNON

MIDI LE TEMPS ENFIN

SUPPLIQUE
Frères humains
Le monde survit
Et l’homme se gave de saloperie de myopie et d’oubli
Et la femme se perd à son corps perdant
Et l’amour gèle sur l’écran
Lorsque le vent passant dessèche le temps

CHANT
Entends comme le cœur se crève
A la tâche en aveugle et sourd
Entends comme l’autre est lointain
Dans le vacarme de la ville
Entends comme la machine dicte
Son algèbre insensible et froid
Entends comme la chair est triste
D’être soldée à l’étalage

1
Le matin s’étire
Molesté des contraintes
A l’aurore la couche délaissée
Le long voyage épuisant et risqué
Jusqu’au-boutiste de l’écriture
Répétition regravée de la vie
L’heure où le sang et l’encre blanchissent
Quand les doigts se font gourds
Et que la langue se dessèche
Midi
Midi le temps de s’arrêter de courir contre le vent
Midi le temps d’enfin se déplier
Midi le temps enfin
Midi le salut
Enfin Midi

2
Après-midi
Axe équidistant entre les lourdes nuits
Où s’écartent les hémisphères du jour
Le temps sacré de la sieste
Séjour d’ombre quand se déchaîne la rage du soleil
Temps dérobé
Où expirent bavardages et obséquiosité
Temps où les villes cessent leur racolage
Où l’on se trouve nu
Le lac perd son voile métallique
Garonne exhibe l’aine de ses ponts
L’eau dans sa peau frémissante outremer féminine
Expose ses îles et ses rives
Où pataugent des oiseaux impudiques
Promesses de hauts-fonds secrets
Où d’estuaires ultramarins

3
A l’heure sourde de la colère solaire
Sous le cobalt du ciel porté à blanc
Paupières et jambes se pétrifient
C’est alors que l’iris se retourne pour descendre au fond du dedans
Attiser dans le labyrinthe du ventre
Le réveil d’un autre monde
Aux lents ébats de nageoires plaintives
Aux torpilles électriques tapies sous la toison des algues
Vibrionnant de haute tension
Mollusques béants d’espérances faméliques
Palpitant de terreur devant les dentitions de grands squales préhistoriques
Attendant leur temps

4
Etre au côté du corps
Cohabiter avec le lisse inouï de la chair
Ecouter le souffle distiller l’air
L’aspirer
Se nourrir de sa moiteur
Discret bouillonnement de son vertige intérieur
S’abreuver l’œil au-delà de la fatigue
Voir comme boire
Boire le rond d’un sein d’une épaule d’une hanche
Boire le duvet léger frisottant
Boire la courbe d’une échine
Et se nourrir goulu de l’être d’une jambe
Certitude mollet cuisse fesse
Se laisser pénétrer par le miracle
Du désir


5
Elle dort et son corps veille
Eclairant de sa chair l’obscurité
Soulever sa chevelure
Dévoiler sur son visage moite des rêves inouïs
Faire flotter son bras
Libérer le plein d’un sein
Porter les lèvres au bourgeon qui s’affermit de vie
Aller plus avant dans le temple
Ecarter les colonnes doriques des cuisses
Contempler le lieu de la divine
Ouvrir par effraction les fragiles courtines masquant l’entrée sacrée
S’imbiber de rituelle fragrance
Se nourrir de sa rubescence
S’abreuver d’huile sainte
S’en oindre la face
S’immerger tout entier

6
Les yeux sont des phares
Pour attirer sur les récifs ou dans les affres des tempêtes
Ils se ferment pour mieux jaillir
Coquillages rusés
La bouche aspire l’air qui va manquer
Maelström en promesse
Embrasser cette sirène dangereuse désirée
Statue vivante
Stèle à toute mémoire inviolée
Monument d’amour à prendre
Dans l’univers de haine d’égoïsme d’envie
Sonder la profondeur des eaux de son regard
S’accrocher à elle
Se coller à son être pour surnager



7
Les doigts reptiles
Les doigts en serres
Les doigts en bois noués
Enserrer des mains et des pieds
Caryatide en chair et cheveux
S’agripper à ses seins
Tenir malaxer exprimer
Les lécher les mordre les téter
Traire les tétons bénis jusqu’à plus soif
S’arrimer à ses hanches
Empoigner les certitudes de ses fesses
Explorer toutes ses raies
Traquer dans la tanière la crête vibratile
Et fouiller véhémentement le carnivore mollusque
Jusqu’à la résurgence
La sève de la vie
Elixir de jouvence
Universelle panacée

8
Elle est inanimée
Prête à recevoir l’offrande
Le souffle court
Le souffle va gonfler son corps
Le souffle va enfler ses fruits
Le souffle va faire sourdre sa sève
Elle attend le contact
Le déclenchement des doigts
L’étincelle qui allume la lune
La soif inouïe de la langue
Choc d’électrode
Brûlure au sang
Court-circuit si longtemps attendu
Traçant les arabesques d’un feu d’artifice sur sa peau
Sa tête résiste encore
Mais son corps largue les amarres
Et se livre au pilote
D’avance chavirée


9
La voici gisante
Chevilles et poignets liés
Quand elle voit se dresser
L’objet de sa terreur
Sujet de ses désirs
L’arme depuis jamais haïe
Enseigne tant convoitée
Appendice d’essence
Aiguillon du temps
Racine vénéneuse et tronc à floraison
Rutilant battant brûlant
Phallus phallus phallus
Fabuleuse dérision
Tout fond au monde
Tout est en l’autre
La trombe à la poitrine et la famine au ventre
Aux yeux au nez au cœur
Fournaise à tant et tant irriguer

10
Elle se renverse en soi
Espérance de défaite victoire
Gisante pantelante
De tête aux pieds béante
Dissoute dans l’attente
De l’alchimie
Omniprésence de l’autre
Entrée de tout
Liturgie au cœur du lieu d’accueil
S’ouvrir s’ouvrir s’ouvrir pour recevoir
La pierre philosophale
Et s’ouvrir pour donner
Se grand ouvrir
Jusqu’à la greffe

11
Quelle inouïe cérémonie recommence
Initiation confirmation
Au comble de l’intimité
La solitude à l’écart des fracas
Dans l’ombre de la déesse
Le monde vide
Soudain habité vibrant présent
Soudain comblé dans l’office idolâtre
Avec chasubles de toisons
Candélabres de chairs
Encensoirs et calices rubiconds
Etre prêtre de son ascension
Et démon de mon assomption
Dans l’apocalypse
Annonciateur du répit
Rédempteur de toute souffrance
Et bailleur de la plus grande merci

12
A l’ouverture bénie du temps
Ecartement du compas des jambes
Stupeur d’entrée de la caverne
Charnière mirifique
Promesse de voyage au centre des origines
Revivre de son mystère
Irrigué de sa sève souterraine
Se sentir érigé d’élan vital
Bandé ardent ultra-sanguin
A l’entrée du pays des songes
Percevoir les grands fonds
Entendre les clameurs
Essuyer ses embruns ses acides ses miels
Et enfin enfin plonger
Plonger tout au fond des fonds
Dans la tanière noire traquer la bête
Aux enfers aveugles se battre dans le feu
Surnager dans la mer des lumières
Poursuivre excéder exténuer
Convoquer le terme des termes
Jusqu’à morsure consentie
Conversion en poisson volant
Rivages des tropiques
Terre promise


CHANT
Cœur gros qui s’abreuve à la diable
Par-delà les pleurs de la ville
Toutes les langues incomprises
Les chants tués à gorge ouverte
Entends le cri d’appel de l’autre
Sache la chair qui ressuscite
Trace les formes de la vie
Et nous préserve du néant

ENVOI
Frères humains
Vous qui n’osez plus croire
Voici midi
L’heure arrêtée de la réconciliation
L’étincelle qui découpe la nuit
L’alchimie d’homme et femme en passion
Arc-boutés à tenir la route de la vie
A se donner la main et le corps et l’âme
En perfusion



Thonon-Toulouse
été 2004-été 2005



jeudi 21 octobre 2021

Liquide

 

Robinet, grue du Port Lay, île de Groix - Pierre-Marie Schmidt "Applestrophe"


AUTEURS

Maurice Couquiaud* 4/11/21
Özdemir Ince* 4/11/21
Omar Khayyâm**  4/11/21
Edith Södergran* 4/11/21

Sabine Aussenac
Franc Bardou
Joan Bodon *
Karin Boye *
Didier Metenier
Catherine de Monpezat
Svante Svahnström

* - présenté par Svante Svahnström
** - présenté par Fabienne Larroque 



MAURICE COUQUIAUD

BAIN DE MINUIT

Je découvre que se baigner sous la lune
C’»st associer les mouvements de son corps dévoilé
à la dans des étincelles sur les reflets de l’eau.

Depuis, je me baigne toujours nu dans les mots
qui brasillent doucement sur le poème
lorsque je bouge le cœur.

……………….

Un souvenir de la mer d’Aral

LA MER VIDE

La nuit est plus large que d’habitude
Ce soir la mer s’est évaporée comme une légende.
Il ne reste qu’un fond tourmenté
où viendront puiser les poètes,
le pétroliers de la tourmente disparue,
géologue des sédimentations fructueuses.
Ils glaneront au pied des montagnes
la récolte des vaisseaux fantômes
et des épaves désenchantées.
Plus rien ne vogue où plus rien ne coule.
La mer est un vague souvenir pour le vent.
Il y a des plages à toutes les hauteurs,
Les embouchures ne font que des petits besoins.
Les poèmes ensablés sont échoués à l’ancrage.
Les idées prendront leur bain de minuit
Sous les draps noirs de la ville montante.
La mer ne reviendra pas.
La terre a les joues creuses.

…………………………….

ÖZDEMIR INCE  Turquie  1936-

ÉGÉE

Un pétale de rose devenu bleu : ta peau
tes joues humectées d’eau de rose
tes yeux deux violettes d’Inde
et une démarche semblable au vent du matin :

Méditerranée ! Nourris-moi de ton lait maternel
quand ma bouche s’empare de tes seins généreux
deviens pour une fois ma femme, mon amante !

……………….

OMAR KHAYYÂM

"Dans la coupe, le vin est du rubis fondu.
Le flacon est le corps et son liquide est l'âme.
Le rire du cristal, dans le vin répandu,
cache son coeur brisé : voyez couler ses larmes "

……………………………..

EDITH SÖDERGRAN  Finlande  1892-1923

ÉTRANGE MER

De curieux poissons glissent au fond de l’eau,
des fleurs inconnues brillent sur le rivage ;
j’ai vu du rouge, du jaune, toutes les couleurs,-
mais la superbe, superbe mer est la plus périlleuse à voir,
elle donne soif, vous plonge dans l’attente d’aventures ;
ce qui arrive dans les contes peut m’arriver aussi.

…………………………………

SABINE AUSSENAC

Tout enfant en ruisseau

Se souvenir des belles choses,
du vent qui
siffle sur les lauzes.
 
Jambes nues.
Joies des écorchures. Barbouillés
de mûres, les visages
violines semblent toile
de Pissarro.
 
Construire un moulin,
méduses aux pieds, grelotter
d’allégresse.
Tout enfant en ruisseau
devient bâtisseur de
cathédrales.
 
La Reine des Pyrénées
 
Tout là-haut dans l’alpage
le silence attend échos.
La Reine des Pyrénées, nonchalante,
hésite entre parapentes
et vaporarium.
 
Eaux vives des thermes,
fées bienfaisantes.
Source apaisante de l’histoire sans tain :
Bilboquets et cerceaux, dames blanches
et passantes.
 
Parc thermal où curistes d’un autre temps
se promènent en allées
chuchotantes. Marronniers
majestueux murmurent à
l’Autan.
 
Dans le kiosque à musique écrit Louisa Paulin.


…………………………………………………………….



FRANC BARDOU

Chroniques démiurgiques — §235

Ruissellement

Ondoyante misère, elle court le monde en fleuves,
de ruisseaux en marais, en mers inconsolées
elle s’étend, sourd et choit, serpente et se répand,
tandis qu’une poignée se dressent sur les cimes.

Sans cesse, ils prétendront que leur argent ruisselle :
celui qui voit tomber l’orage sur les monts
sait, sans plus en douter, que l’unique déluge
ici-bas qui s’égoutte est l’obscur fourvoiement.

L’ondoyante misère, au gré des ouragans,
emporte les maisons, les gens, des vies entières,
inondant plaines, monts, villages et cités.

Nous allons tout trempés ; elle nous colle à la peau.
Qui veut la fuir bien vite au désert va se perdre,
ou quitte la vallée de nos désolations.
    


Cronicas demiurgicas — § 235

Riulejament

Ondejanta misèria, en flumes cor lo mond,
de rius nauts en paluns, en mars desconsoladas
s’escampa, sorga e cai, serpeja a tot asuèlh
mentre qu’un ponherat se crincan subre un som.

Nos cantan de contunh que moneda riuleja :
lo qu’a vist tombar drut l’auratge per las sèrras
sap sense ne dobtar que la soleta causa
aicíbàs que gotege es l’escur desaviar.

L’ondejanta misèria, al grat de las tempèstas,
s’empòrta los ostals, las gents, las vidas totas,
enaigant planas, vals, vilatjons e ciutats.

Nos trempa farda e pel e nos pega a la pèl.
Qui la vòl lèu fugir se pèrd ròc al desèrt,
o quita lèu la val de las desolacions.



………………………………………


JOAN BODON

JOUR DE FOIRE

La pluie trombe fine
du foirail au chemin.
La pluie tombe fine
et nous on boit du vin.

Sur une vieille table
en trempant un quignon,
Sur une vieille table,
on boit notre canon.

La gouttière toujours crache,
on ne peut pas sortir.
La gouttière toujours crache,
et nous on reste ici.

Bouteille après bouteille,
on gaspille l’argent.
Bouteille après bouteille,
Mais on es tous contents.

Demain, fini la foire
il faudra travailler.
Demain, fini la foire,
là, on va se saouler.

La pluie tombe fine
du foirail au chemin
La pluie tombe fine
et nous on boit du vin.

(1939)

……………………………….

KARIN BOYE (Suède)  1900-1941

MÛR COMME UN FRUIT

Mûr comme un fruit le monde est entre mes bras,
il a mûri cette nuit,
et sa pelure est la membrane bleue qui se tend
ronde commune bulle,
et son suc est le doux flot de lumière solaire, parfumé,
              liquide et brûlant.
Et dans l’univers transparent je bondis comme un
              nageur,
noyée dans un ondoiement de maturation et née pour
              un pouvoir de maturité.
Consacrée à l’action,
légère comme un rire,
je fends un mer dorée de miel qui désirent mes mains
              affamées.


………………………...

DIDIER METENIER

Toutes ces chansons là...
ne sont que des galets
les galets noirs ou blancs
d'un fleuve ch
amarré !!!
Ces galets empilés
qui dans nos murs
se fondent
toulousain d'attirance
j'ai soif de m'y fonder...
J'ai faim de mes racines
(j'en cherche l'origine)
faim d'entrevoir la fin...
soucieux à toutes fins
d'ausculter le destin...
J'ajuste ces paroles
comme autant de galets
d'un fleuve qui m'inonde
de mots et de couplets.
Je m'adresse à l'oreille...
et je m'adresse à l'oeil !!!
Je fouille la mémoire
et dans cette Mer Noire
je trouve le berceau
dans nos murs et dans l'eau
de l'Etoile de Mère...

à Claude Nougaro

N.B.: retranscrits en italique quelques emprunts admiratifs à un texte manuscrit du chanteur toulousain.
(Maison Nougaro Toulouse)

………………………………………….


CATHERINE DE MONPEZAT

 

LES GALETS

R.
Les galets se font la guerre
ils se piétinent dans la mer
Elle les tourne et les malmène
les retourne et les entraîne.

1
Aux rochers, agrippés longtemps
rugueux, hostiles et résistants
ils ont mordu les flots furieux
crevant leurs ventres et leurs yeux

2
La vague qui roule et s’enroule
de gifles en caresses les saoule
Ivres de danser jour et nuit
ils n’ont que l’eau pour seul appui…
     Moulu leur corps ne se rebiffe
     ils ont perdu leurs dents, leurs griffes
     Épousés par l’onde amoureuse
     leur beauté s’affine, silencieuse…

3
L’océan dévorant les a pris
    les berçant doucement dans son lit
peu à peu ils se sont assagis
            ensemble câlinés par l’oubli…

           quand les flots capricieux se déchaînent
                 les galets sont vomis, ils se traînent
            rejetés de la mer à la terre
                  ils s’entassent entre eux de colère

4
Ils passent et repassent à toute heure
  chaque fois c’est un peu qu’ils meurent
Entre deux vagues, ils vous regardent
   dans l’espoir que vos mains les gardent

      Si vous les prenez avec vous
        ils se feront tendres et doux
      lourds et muets de leur chagrin
        d’avoir quitté les fonds marins

R.
Les galets ne font plus guerre
         ne piétinent dans la mer
Elles les berce dans son eau
         ils s’endorment calmes et chauds

……………………………………….


SVANTE SVAHNSTRÖM

Points mousse humides sur le bitume
Fouetteur, le vent novembreux extirpe des fils mouillés
des ruisselantes pelotes de laine d’automne
Balayage pensif de faisceaux de codes
entre les mollets flagelleurs de la précipitation
Étoile Italie et Bastille
Par-dessus les rondpoints de la République
la nuit lâche son eau à Paris


extrait de "J'adhère à la brique", 2021