dimanche 29 mars 2026

La liberté, force vive , déployée

 


https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/0a/Paul-Joseph-Victor_Dargaud_-_La_statue_de_la_Libert%C3%A9_de_Bartholdi%2C_dans_l%27atelier_du_fondeur_Gaget%2C_rue_de_Chazelles_-_P1964_-_Mus%C3%A9e_Carnavalet.jpg

                   La statue de la Liberté de Bartholdi, dans l'atelier du fondeur Gaget, rue de Chazelles,        Paul-Joseph-Victor Dargaud  1847-1914

 

AUTEURS

Nanou Auriol
Saïd Benjelloun
Claudine Candat
Maurice Carême *
René Char ****
David Diop ****
Lise Durand
Bernard Friot *
Nazim Hikmet ****
Victor Hugo ****
Jean de La Fontaine ***
Fable Del Diari ???
Noé Margolis **
Didier Metenier
Catherine de Monpezat
Georges Moustaki ***
Nathalie Vincent-Arnaud
El Dorador ???
Thomas Simonsson ****
Svante Svahnström

Présenté par :
Évelyne Bruniquel *
Didier Metenier **
Hélène Svahnström ***
Svante Svahnström ****









NANOU AURIOL


………………….

SAÏD BENJELLOUN

Un dimanche sans liberté

Était-ce dimanche?
Rien de moins sûr
Était-ce le matin?
Peut-être
Des fenêtres ?
Aucune
Seule une loupiote
Eternelle
Figeait la nuit
Des yeux bandés
C'est l’heure de la relève
Un autre geôlier
Je le reconnais
A ses pas feutrés
A la voix
Moins tonitruante
Que les autres Hadjs*
Souvent si violents
Lui m'appelait le Fqih**
Ce jour-là je sentis
Son regard
Sur mes mains entravés
Soudain il me tendit
Un coupe-ongles et dit
D'une voix souriante
Tenez Fqih !
Lentement
Maladroitement
Je me mis
A me couper les ongles
Ils n'avaient jamais
Été aussi longs
Jamais je ne pris autant de temps
Autant de plaisir
Jamais je ne fus
Aussi minutieux
Je savourais l'instant
Et comme par enchantement
Les murs s'écartèrent
Les courbatures
De mois d’immobilité
Disparurent
La loupiote accoucha
D’un éclatant rayon de soleil
Et la rèche couverture de l’armée
Me parut un soyeux et épais
Tapis de laine
Je fis alors de ce jour
Un dimanche
Mon premier dimanche
Sans liberté
Non, de liberté
5 mars 2026

* C'est ainsi qu'on devait appeler nos geôliers
* Maître d'école coranique
……………………..

CLAUDINE CANDAT

LES PARE-BRISE

À l’aube qui pleut sur les pare-brise,
Parapluie rouge du soleil d’hiver,
Ô brandon si froid d’une illusion grise,
Je marcherai sans m’arrêter
Aux sourires aguicheurs des devantures
Pleines de mirages
Mais vides d’aventures.
Je passerai mon chemin
Sachant que sous le béton du trottoir
Il n’y a pas plus de pavés
Que de plage,
Et mon chemin se fera sable
Au fur et à mesures de mes pas
Et de la démesure de mon voyage.
Je verrai disparaître les pendules
Et toutes ces machines
A débiter le temps lorsque le temps nous tue,
A condenser des choses déjà simples
Mais qui deviennent si compliquées
Dans notre société.
Je n’aurai pour compter
Que mes dix doigts
Mais on ne compte pas les boutons de rose
Ni les perles de rosée
Ni le sable des plages.
D’ailleurs, d’ici que j’arrive,
J’aurai désappris à compter
Mais appris tant d’autres choses
Universelles
Eternelles.

in Mon opium est dans mon cœur, Éditions Il est Midi, 2024

………..

Ton nom je ne veux plus l’écrire
Mais le vivre
Je ne veux plus jamais à mon cou
Supporter cette laisse cloutée
Qui grave dans les chairs les ordres, les contrordres
Assis debout, couvre-feu à sept heures,
Le café sous QR code est passé crème
Mais moi je ne pourrai jamais digérer l’odieux chantage
La prise en otage de nos mouvements et de nos corps
Masqués, muselés, confinés, canalisés
Vers le vaxfloor
Pas seulement au nom du fric mais pour la jouissance 
De faire danser le petit peuple sur une planche à clous

Je ne veux pas non plus que mon identité soit numérique
Numérisée, copiée-collée, dans une puce ignominieuse
Qui aura sucé mes goûts et mes couleurs,
Mes exploits d’huissier et mon carnet de santé
Je ne veux pas qu’au-dessus de ma tête planent
Ces nuages lourds de menaces cloudées
Car je suis moi et pas qu’à moitié
Ni au quart
Et s’il ne me restait que le centième de cette volonté
D’abolir toutes les chaînes, 
Qu’elles soient de fer ou bien virtuelles,
Prison dorée ou cage QR-codée,
Je graverai ton nom dans le souffle du vent
À la pointe du makila
Le hurlerai dans la langue des mères de ma mère
Qui rebondit de roc en roche,

ASKATUSUNA 

in Tiroirs amers
……………………….

MAURICE CARËME


……………………..

RENÉ CHAR

LA LIBERTÉ

Elle est venue par cette ligne blanche pouvant tout aussi bien signifier l’issue de l’aube que le bougeoir du crépuscule.
Elle passa les grèves machinales.
Prenaient fin la renonciation à visage de lâche, la sainteté du mensonge, l’alcool du bourreau.
Son verbe ne fut pas un aveugle bélier mais la toile où s’inscrivit mon souffle.
D’un pas à ne se mal guider que derrière l’absence, elle est venue, cygne sur la blessure, par cette liane blanche.
………………………………………...

MICHEL DEGUY

LIBERTÉ

Mais la torsion de la vie, liberté, identique à floraison exubérance venin, liberté négroïde, convulsion des hommes jeunes inventeurs en plus rapides de fleurs et de nuages incessants, liberté feu, la flamme qui jette en avant dans d’imprévisibles courts-circuits de déterminisme et qui te laisse juste en deçà du seuil du destin.

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LISE DURAND

La liberté ça n’existe pas.
Nous sommes tous conditionnés
Par notre famille, notre culture
Notre langue, nos gênes 
Nos ancêtres, notre éducation
Nos croyances, nos religions.
La liberté ça n’existe pas
Psychopathe ou petit génie
Personne sa place a choisi
La liberté ça n’existe pas.
Et pourtant
La liberté j’aime ça.
                                               
                              Toulouse le 16 février 2026
……..

Tu nous parles de liberté
Et tu cherches qu'à t'imposer.
Tu nous parles de liberté
Et tu cherches qu'à dominer
Qu'à imposer tes vérités.
Tu nous parles de liberté
Et vois pas les enfants pleurer.
Alors je n'ai rien à te dire
Que seule la bonté rend ivre.
Tu nous parles de liberté
Mais, parfois ça sert à rien
De parler.
                                   Toulouse le 3 mars 2026
………………………….

DAVID DIOP   1927-1961  Sénégal

AFRIQUE

Afrique mon Afrique
Afrique des fiers guerriers dans les savanes ancestrales
Afrique que chante ma grand-Mère 
Au bord de son fleuve lointain
Je ne t’ai jamais connue
Mais mon regard est plein de ton sang
Ton beau sang noir à travers les champs répandu
Le sang de ta sueur
La sueur de ton travail
Le travail de l’esclavage
L’esclavage de tes enfants
Afrique dis-moi Afrique
Est-ce donc toi ce dos qui se courbe
Et se couche sous le poids de l’humilité
Ce dos tremblant à zébrures rouges
Qui dit oui au fout sur les routes de midi
Alors gravement une voix me répondit
Fils impétueux cet arbre robuste et jeune
Cet arbre là-bas
Splendidement seul au milieu des fleurs blanches et fanées
C’est l’Afrique ton Afrique qui repousse
Qui repousse patiemment obstinément
Et dont les fruits ont peu à peu
L’amère saveur de la liberté.

in Coups de pilon, 1957

…………………

BERNARD FRIOT


…………………..

NAZIM HIKMET

DIMANCHE

Aujourd’hui c’est dimanche
Pour la première fois aujourd’hui
ils m’ont laissé sortir au soleil,
et moi,
pour la première fois de ma vie
m’étonnant qu’il soit si loin de moi
                                   qu’il soit si bleu
                                                   qu’il soit si vaste
j’ai regardé le ciel sans bouger
Puis je me suis assis à même la terre, avec respect,
je me suis adossé au mur blanc
En cet instant, pas question de gamberger
En cet instant, ni combat, ni liberté, ni femme
La terre, le soleil et moi
Je suis heureux

………………………

VICTOR HUGO


……………………

JEAN DE LA FONTAINE

Un loup n'avoit que les os et la peau,
Tant les chiens faisoient bonne garde ;
Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s'étoit fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire loup l'eût fait volontiers :
Mais il falloit livrer bataille ;
Et le mâtin étoit de taille
A se défendre hardiment.
Le loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car, quoi ! rien d'assuré ! point de franche lipée !
Tout à la pointe de l'épée !
Suivez-moi, vous aurez un bien meilleur destin.
Le loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?
Presque rien, dit le chien : donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs  de toutes les façons,
Os de poulets, os de pigeons ;
Sans parler de mainte caresse.
Le loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le cou du chien pelé.
Qu'est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ?-Peu de chose.
– Mais encore ? – Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
Attaché ! dit le loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu'importe ? –
 Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrois pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, maître loup s'enfuit, et court encore.
…………………….

FABLE ….Fable Del Diari

…………………….

NOÉ MARGOLIS

Sur les cartes, un tracé
Les frontières en pointillé
Avec nos ailes et sans papiers
Nous aimons les traverser
Dans le ciel, un tracé
Le V
De nos vols
De nos vies
Sur le sol, un tracé
Des frontières de barbelés
Des chaînes d'humains, les yeux levés

Noé Margolis

…………………….

DIDIER METENIER

avec mes cliques
et mes claques

mon clic-clac
mes tics
mes tocs

et sans tic-tac
……….

mon tic
mon tac
et mon toc
mon phare et mon f
oc
ma barre et mon s
oc
ma rade et mon r
oc
nisou vestale
a fait escale
en pays d'
oc

Nota bene:
vestale (antiquité) - jeune fille chargée d'entretenir le feu sacré

……………………….

CATHERINE DE MONPEZAT


………………………….

GEORGES MOUSTAKI

Ma liberté

Ma liberté,
Longtemps je t'ai gardée
Comme une perle rare.
Ma liberté,
C'est toi qui m'as aidé,
A larguer les amarres,
Pour aller n'importe où,
Pour aller jusqu'au bout
Des chemins de fortune,
Pour cueillir en rêvant,
Une rose des vents
Sur un rayon de lune.

Ma liberté,
Devant tes volontés
Mon âme était soumise.
Ma liberté,
Je t'avais tout donné,
Ma dernière chemise.
Et combien j'ai souffert
Pour pouvoir satisfaire
Tes moindres exigences.
J'ai changé de pays,
J'ai perdu mes amis,
Pour gagner ta confiance.
Ma liberté,
Tu as su désarmer
Toutes mes habitudes.
    Ma liberté,
Toi qui m'as fait aimer
Même la solitude.
Toi qui m'as fait sourire
Quand je voyais finir
Une belle aventure.
Toi qui m'as protégé
Quand j'allais me cacher
Pour soigner mes blessures.

Ma liberté,
Pourtant je t'ai quittée
Une nuit de Décembre.
J'ai déserté
Les chemins écartés
Que nous suivions ensemble.
Lorsque sans me méfier,
Les pieds et poings liés,
Je me suis laissé faire.
Et je t'ai trahie pour
Une prison d'amour
Et sa belle geôlière.

Et je t'ai trahie pour
Une prison d'amour
Et sa belle geôlière.





……………………………

El Dorador ???

………………………….

THOMAS SIMONSSON  ( ?-1443)  Suède



HYMNE À LA LIBERTÉ

Liberté prévaut toutes choses
En ce monde la première
Pour celui qui s’en montre digne.
Et si tu veux ton propre bien,
Plutôt que riche aime être libre :
Honneur vient avec Liberté.
…………
Liberté pareille à la ville
Où toutes choses sont réglées.
C’est là qu’il est bien de bâtir !
Que Liberté vienne à faillir
Et tout sera réduit à rien,
Sache bien quel est mon avis.
…………
Liberté est un havre sûr
-  Son nom le dit suffisamment – 
Pour ceux qui savent la servir.
Havre contre vents et marées,
Pour les chétifs et comme le forts.
Que tous honorent liberté.    
FRIHETSVISAN

Frihet är det bästa ting,
där sökas kan all världen omkring,
den frihet väl kan bära.
Vill du vara dig själver huld,
du älska frihet mer än guld,
ty frihet foljer ära.


………………………….

NATHALIE VINCENT-ARNAUD 

Que voient les oiseaux

Que voient les oiseaux quand ils volent
Qu'ils quittent les marais
Les villes
Les forêts
Pour conquérir la mer

Des carrés bleus
Des carrés verts
Des ombres sur la plaine
Des avions qui s'élancent
Mimant leur course folle
Des enfants des ballons
Des autos des cartons
Des fumées qui s'enchaînent
Sous leurs yeux impassibles
Leur corps lisse 
Étendu
Vers d'autres horizons

Que voient les oiseaux quand ils volent
À l'assaut du silence qui ignore nos rumeurs
Nos vertiges nos peurs
Nos toits et nos plafonds
Nos rêves dans les squares
Suspendus
Aux frêles balançoires ?


 Quel horizon sera  (Interstices éditions, 2026)

……………..

D’autres voiles

Où allait ce chemin
Ne pas l’avoir suivi
Comme on lâche une main
Pour le souffle impérieux
D’une étreinte nouvelle

Du plomb de ses semelles
Faire l’or qui délie
Entraînant tout qu’importe
Dans l’enceinte des nuits
Où fusent les promesses

Et dévêtir le jour
De ses rires pâlis

Dérober ses atours 
Pour hisser d’autres voiles.


Déchants (Interstices éditions, 2023)

…………………………………

SVANTE SVAHNSTRÖM

TA LIBERTÉ

I
Ces prisons qui te cernent
ont des contours diffus
les unes lovées dans les autres 
Certaines autour des unes et des autres
Toi maintenu entre parois solides
ou de clôtures hors matière
des concomitances te compriment

II
À l’expiration du contrat d’hébergement contraint
tu accompliras peut-être avec un enthousiasme d’homme libre
des gestes que peu estiment porteurs de jubilation
Tu pourrais
promener avec entrain un aspirateur
descendre exalté les escaliers avec un sac plein de poubelle
frotter en fredonnant assiettes et couverts
dans des vagues mélanges de graisse et détergent 
où s’entrechoquent des reliefs de repas 
Du trivial accédant au rang de privilège de vie libérée
Possiblement en solitude souveraine 
dans la profondeur de la ville
avec la prématurée conviction que tes choix sont réellement tiens
Libres



III
Quand affranchi un jour
de tes devoirs dans l’univers de production
tu disposes des heures nécessaires
à tes adhésions à tes préoccupations 
à tes jeux à tes engagements pour les autres
    Tu n’as que du temps 
et vite ton agenda t’étouffe entre minutes comptées
Tes heures de culture de solidarité de menus plaisirs 
tes missions tes lectures tes sports ta culture
t’emmaillotent dans un linceul d’obligations choisies
Dans ton temps libre s’érode ta liberté
Mais libre tu l’es bien

IV
Pourtant même en réchauffante compagnie
tu demeures bridé
en puissance selon les terres
par d’impalpables miradors
dressées par les nécessités d’un État protecteur
Mais aussi par les convulsives doctrines des croyances
par la solidarité qui oblige ou rassure
et qui se réciproque par l’adhésion 
à la surveillance de tous par tous
Libre et ligoté dans la bienveillance
d’un bien social contrôle

V
Mais les lieux existent
où tes pensées peuvent être dites
où tes pensées écrites peuvent être lues
sur la vie que tu partages avec l’Humanité
sur les discordes frétillant à l’intérieur de tes frontières
Oui tout ce qui des deux côtés de ces frontières
ne menace pas la dignité des Citoyens
ou le respect qu’avec rigueur tu dois à chaque personne
Être libre avec les autres en somme



dimanche 1 mars 2026

Orient

 

La Mosquée bleue à Tauris en Perse - Jules Joseph Augustin Laurens
1872

 

AUTEURS

MURIÈLE MODÉLY
Poète invitée du mois. Le bouquet des poèmes présent
 au cours de la rencontre se découvre dans l’espace réservé
 en bas de cette page.

Saïd Benjelloun 
Laurent Doucet  *
Lise Durand
Elias Lönnrot**
Didier Metenier 
Louis Piat ***
Garous Abdolmalekian ****
Svante Svahnström
Thibaut Bois – ce poème, dont les notes indispensables
sont volumineuses, est placé in extenso en conclusion 
des contributions de la séance


Présenté par :
Didier Metenier *
Thibaut Bois **
Nicole et Jean Sibille ***
Murièle Modély ****



GAROUS ABDOLMALEKIAN

 CHEVAUX

Nous étions quelques-uns
Assis dans un café
Les cheveux brûlés
La poitrine pleine du vacarme des rues de Tehéran
Des uns la peau pleine de jour
De nuit celle des autres

Nous étions quelques chevaux
Sans ailes
Ni crinière
Ni prairie
Voués à courir
Poussières sous nos sabots agiles
Nous surgissions de la gorge enflée des ruelles
Les arbres devenus bâtons
Nous avions tant de larmes à verser
Des larmes naturelles
Dans l’amas de poussière et de gaz

Voués à briser 
Et les poings que nous lancions en l’air
Nous les avions cognés sur la table
Nous avons caché nos poings sous la table
Nous avons caché nos poings dans les tiroirs de la cuisine
Nous avons caché nos poings dans nos poches

Ouvre mon poing !
Tehéran a mal
Là où je pose ma main

Quel que soit l’endroit du jour où je m’assieds
C’est la nuit
Quel que soit l’endroit de la terre…

Je n’ai pas pu vous dire
Que ce poème
A reçu une balle dans ses premières lignes
Sinon il aurait continué sans fin

Nos poings sous la table, 2012, Bruno Doucey 

 .........................................................

SAÏD BENJELLOUN


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LAURENT DOUCET

ATHÈNES  -  PROCHE-OCCIDENT (extrait)

A chaque Voyage
les cimetières sont blancs

Coucher de soleil
Sur les ruines
Et Renaissantes

Théâtre d'ombres
Dans les rondeurs
De la Ville accrochée

Vénus
De plâtre enchaînée
Portant un uniforme

Le poète est celui qui donne le courage
Σε κάθε Ταξίδι
Τα νεκροταφεία είναι λευκά

Ηλιοβασίλεμα
Στα ερείπια
Νεκρά

Και Αναγεννημένα
Θέατρο σκιών
Μέσα στις καμπύλες

Της σκαρφαλωμένης Πόλης
Αφροδίτη
Αλυσοδεμένη με γύψο
Φορώντας στολή

………………………..................

LISE DURAND

L’Orient ne m’inspire pas.
Avec ses belles peaux jaunes
Et ses beaux yeux bridés
L’Orient ne m’inspire pas.
Bien sûr la baie d’Ha Long 
Est magnifique
Et la grande muraille
Fantastique
Mais,
L’Orient ne m’inspire pas.
Kyoto et son pavillon d’or 
Ne me font pas oublier
Le côté très policé
De tout ce monde japonais
L’Orient ne m’inspire pas.
L’Inde j’y suis jamais allée
L’Orient ne m’inspire pas.
Seul le détroit de Béring 
Me fait rêver
Lui qui réunit en trois mots
L’Occident et l’Orient
Sous ses eaux…
                                                                                                                    
                             Toulouse le 27 janvier 2026
…………………

L'Occident
A conquis le monde
Et comme 
Tout conquérant
Il porte
Les poids d'antan.
L'Orient
Nous a transmis
Le zéro
Confucius et Mao.
Qui a raison
Qui a tort
Dans ce monde
Qui se déchire
Comme s'il y avait
Rien d'autre 
A dire.
                                                                           
                   Toulouse le 19 janvier 2026

……………………….

ELIAS LÖNNROT 1802-1884  Finlandais

Collecteur et adaptateur d’un ensemble de cinquante chants du folklore finnois,
intitulé Kalevala (« Terre nourricière des héros »).


  Chant XII

Siitä Ahti Lemminkäinen
Tuo on kaunis Kaukolainen
Aina aikoja eleli 
Nuoren neitosen keralla;
Ei itse sotia käynyt
Eikä Kyllikki kyleä.

Niin päivänä muutamana
Huomenna moniahana
Itse Ahti Lemminkäinen
Lähtevi kalankutuhun, 
Tullut ei illaksi kotihin,
Ensi yöksi ennättänyt.

Or donc Ahti, fils de Lempi,
le bel homme d'orée lointaine
vit la belle âge, en saison douce,
auprès de sa jeune compagne;
oncques ne s'en départ en guerre, 
ni Kyllikki en voisinage.
 
Or un jour après tant de jours,
lendemain d'après mainte veille, 
Ahti, le garçon de Lempi
s'en va pêcher à la frayère;
au soir ne rentre point au gîte
pour la nuit car la route est longue.


Édition de 1953 en langue finnoise, traduction française de Gabriel Rebourcet

……………………………..

DIDIER METENIER

Orient... Orient... voyons...
C'est un' question d'orientation
Ah oui! Que dis-je?
Ne pas perdre le Nord...
L'Orient, c'est mystérieux
quand on ferme les yeux...
C'est à la fois proche et lointain:
il y a le proche Orient
et le proche Occident.
C'est tout ce qui est proche
et qu'on ne connaît pas.
D'ailleurs, proche ou lointain,
c'est du pareil au même
quand n'est pas du coin
et qu'on est sédentaire.

……………………………
 

LOUIS PIAT 1854-1941

Louis Piat, diplomate à la carrière très variée, dessinateur doué de ses lieux de mission, notamment en Orient, linguiste exceptionnel maîtrisant 8 langues et 22 dialectes et défenseur ardent félibrige de la langue d’oc, poète inspiré de l’Orient écrivant en occitan, a traduit en langue d’oc des poèmes du persan, dont ici « Cu sies ?/Qui es-tu ? «  de Haqani (1126-1199). 
La traduction française des poèmes présents a été effectuée par Jean Sibille.
La fascinante histoire de Louis Piat peut être découverte sur  le lien : https://bibnum.savsa.net/item/883

L’ESCANAMENT DE LA SULTANA

Dor, dor ! bello Sultano !
Dor ! Que te van escanar !

Veses pa’ quel ome negre ?
N’entendes pas soun traite pas ?
Sa laido caro abramado
Noun fai tresanar ton pie ?

Drom inchaiento, drom la Sultano,
Sus un lie d’or.

Jouvo, canto malastrado
Fuguè l’ouro oun nado sies !
A ! perqué ta pauro maire
Te periguè pas au brès ?
Perqué non t’a descarado
E leva ta grand beuta ?
Te fasié tan gau de veire
Li jouven a toun costa
Espanta...

Dor, dor ! bello Sultano !
Dor ! Que te van escanar !

Veses pas que ti chambriero
S’an ajagudo a despart ?
Eisa’s de toun jas l’aprocho !
Ve : res mudo a t’aparar !

Drom inchaiento, drom la Sultano,
Sus un lie d’or.

Perqué lou sort vóuguè, pecaire !
Que te baièsson a ’n tiran !
Fasié tan bon, au mas di grand,
Après soupa, de sei, se jaire !
Sens permessioun d’entrepachant
Venié cadun te fa babeto ;
N’èron mai siavo ti sounjeto
E toun repaus reviscolant...
Subran

La que dor bello sultano
En raive a vist soun passa

Mai noun a ’visa li Mouro
Qu’an un gran sa ’m’un courdèu...
Ai ! Bello, dono-te gardo !
Espincho sis ue saunous !

Drom inchaiento, drom la Sultano,
Sus un lie d’or.

Cand la faguèron princesso
De l’empèri, au pus aut reng
Escalè ; sens jes de cesso
La festejèron : li grand
Ie devon l’oubediensi ;
Demoro dins un palais ;
Póu fa tout so que ie plai ;
Un soulet a dret sus elo,
Lou sultan.

En testo de la Sultano
Tout acó vai barrulant
Mai l’enuque á sa besouño
Leu s’afano. A pa ’gu tems,
La pauro, de far preiero
Ni d’acabar soun alen ;

Em’ un souspir drom la sultano
Dóu darrié som.   


LOU PONT

« Ten-te braveto,
La jouveneto
Que tant couqueto
Passes amount !
Teuno es la planco,
Greulo lis anco :
Lèu s’espalanco
Lo trop viei pont ! »

Ansin cantavo
Plan e sounjavo
E l’amiravo
Lou pesqueiret ;
Tre qu’á la fresco
Seta, s’afresco
Boutant en desco
Lou peis blanquet.

Mai la poulido,
Un cop partido,
De l’avertido,
Brigo s’enchau ;
Encambo fiero
Li berlo a tiero,
Sauto lóujiero
E dis atau :

« L’aigo que passo
Jamai s’alasso
Ni se fai glasso
Nimai s’es caud :
L’arco mie routo
I ’a proun fa routo ;
Seguro acouto
Qu’es, te! badaud »

Entreten l’auro,
Beisant la sauro,
Son peu que dauro
L’a desnousa.
« O que beloio !
Penso, per moio. »
E de la croio
La vai bela.

Ve ! la planqueto, 
Ai Ai ! cra ! peto
E la drouleto
Ven de toumba...
En uno passo
Eu de sa plasso,
Prountamen, asso !
L’avié arrapa !

De la massipo
Garant l’assipo
(S’en esperlipo)
Trai l’angouissa[do].
Proche la gardo
E l’arregardo ;
D’aise s’atardo
Embriagado.

Contro l’a presso ;
Mentre la bresso
Fai me tendresso :
« De que disieu ? »
Mai la jouvento
So que, risento,
respondè, jento ,
L’ai pa’ usi, ieu. 

 

CU SIES ?

(Estrofo de Haqani, revirado dóu persan emé la rimo ouriginalo)

Blanqui gauto e pitre óudous
     anjo fusanto, cu sies ?
Cor de roco o sanguinous,
     caro-viranto, cu sies ?

Que beu jardin, ount flourisses !
     Calo roso n’avalisses !
Lo suc sabourous te trisses !
     Bouco embaumanto, cu sies ?

D’un ciprès as souple biais
     e m’escapon d’oui e d’ai,
S’un cop ton ue vès ieu vai,
     fado roudanto, cu sies !

Davans tu la serp fujisse ;
     l’embriago te brandisse ;
Ta venguda atremoulisse
     arc-brandussanto : cu sies ?

Mai ta ciho cand se móu
     dissipo tout dóu e póu ;
Escouto : me rendes fóu
     O tramoulanto, cu sies ?

Haqani, l’esclau fidèle,
     enebri, fau que te bèle ;
Per tu lou fio soun zèle:
     anjo fusanto, cu sies ?  

L’ÉTRANGLEMENT DE LA SULTANE

Dors ! dors ! belle Sultane !
Dors ! Car ils vont t’étrangler !

Ne vois-tu pas cet homme noir ?
N’entends-tu pas son traitre pas ?
Sa face laide, enragée,
Ne fait-elle pas tressaillir ta poitrine ?

Nonchalante elle dort, elle dort, la Sultane,
Sur un lit d’or.

Jeune fille, quel malheur
Fut le jour de ta naissance !
Ah ! pourquoi ta pauvre mère
Ne t’a-t-elle pas tuée au berceau ?
Que ne t’a-telle défigurée
Et aboli ta grande beauté ?
Tu aimais tant voir
Les jeunes gens à ton côté
Émerveillés...

Dors ! dors ! belle Sultane !
Dors ! Car ils vont t’étrangler !

Ne vois-tu pas que tes chambrières
Se sont couchées à l’écart ?
Il est facile de s’approcher de ta couche !
Vois : personne ne vient te protéger !

Nonchalante elle dort, elle dort, la Sultane,
Sur un lit d’or.

Pourquoi le sort voulut-il, pecaïre !
Qu’on te donnât à un tyran !
Qu’il était bon, chez les grands-parents,
De se coucher le soir après souper !
Sans permission de nul fâcheux
Chacun venait te câliner ;
Tes songes en étaient plus sereins
Et ton sommeil réparateur...
Soudain

Celle qui dort, belle sultane
En rêve a vu son passé

Mais elle n’a pas vu les Maures
Munis d’un grand sac et d’un lacet...
Aïe ! Belle, prend garde !
Vois leurs yeux sanglants !

Nonchalante elle dort, elle dort, la Sultane,
Sur un lit d’or.

Quand on la fit princesse
De l’empire, au plus haut rang
Elle accéda ; sans désemparer,
Ils la fêtèrent : les grands
Lui doivent obéissance :
Elle habite un palais ;
Elle peut faire tout ce qui lui plait ;
Un seul a droit sur elle,
Le Sultan.

Dans la tête de la Sultane,
Tout cela se bouscule 
Mais l’eunuque se hâte
À sa besogne. Elle n’a pas eu le temps,
La pauvre, de faire une prière
Ni de reprendre haleine :

Un soupir, elle dort, la Sultane
De son dernier sommeil.


 LE PONT

« Tiens-toi bravette,
Toi la jeunette
Qui si coquette
Passes là-haut !
Mince est la planche
Frêles les flancs :
Bientôt s’écroule
Le trop vieux pont ! »

Ainsi chantait
Bien et pensait
Et l’admirait
Jeune pêcheur ;
Lors qu’à la fraîche
Se rafraîchit
Mettant en couffe
Le poisson blanc.

Mais la joliette
Un coup partie,
De cette alarme
Ne s’en soucie ;
Enjambe fière
Les berles drues,
Saute légère
E parle ainsi :

« L’onde qui passe
Jamais se lasse
Ni s’il fait froid
Ni s’il fait chaud :
L’arche branlante
A bien fait route ;
Sûre, elle arrive,
Voilà ! idiot !

Entretemps l’aure
Baisant la blonde,
Ses cheveux d’or
A dénoué.
« Quelle beauté !
Ah ! Par ma foi ! »
Et plein de morgue
Il l’interpelle.

Vé ! la planchette
Aïe aïe ! crac ! pette
Et la drôlette
Vient de tomber...
En un clin d’œil
Lui, de sa place
Promptement, hop !
L’a agrippée !

De la rosière
Garant, l’attrape
(E s’en délecte)
La tire à lui,
Tout près la garde
Et la regarde ;
Elle, s’attarde
Emerveillée.

Contre la serre ;
En la berçant
Dit tendrement :
« Quoi donc disais-je ? »
Mais la jeunette,
Ce que, rieuse,
A répondu,
N’ai entendu. 

 

QUI ES-TU ?

(Strophes de Haqani, traduction du persan avec la rime originale)

Blanches joues e poitrine odorante,
     ange filante, qui est-tu ?
Cœur de pierre ou cœur sanglant,
       face-tournante, qui es-tu ?

Quel beau jardin où tu fleuris !
    Quelle rose ne surpasses-tu pas !
Tu têtes le savoureux nectar !
    Bouche embaumante, qui es-tu ?

D’un cyprès tu as la souplesse
     et m’échappent des ouïe et des aïe,
Si jamais ton œil vient vers moi,
     fée tournante, qui es-tu ?

Devant toi fuit le serpent ;
     l’ivresse t’agite ;
Ta venue fait trembler
     quand tu brandis ton arc : qui es-tu ?

D’un clignement de cils
     tu dissipes douleur et peur :
Écoute : tu me rends fou
     Ô  frémissante, qui es-tu ?

Haqani, l’esclave fidèle
     Ivre, il faut qu’il te contemple ;
Pour toi le feu son zèle :
     ange filante, qui es-tu ? 
 

…………………………….

SVANTE SVAHNSTRÖM

Dans mon assiette géographique
la Turquie est un bifteck montagneux
mariné dans une mer de raki

Voyez dans ses vallées
comme les arbres si rares  
scintillent d'éparses hachures de persil

Les grains de sel disséminées
moulus comme des cités dévastées
témoignent de grandeurs ensevelies

En haute Cappadoce poussent
les champignons calcaires habités
qu’effrite sans trève
le ventilateur de la cuisinière

Voici Istanbul la puissante, la glorieuse
fortifiée d'une rondelle de piment

…………………………………….

THIBAUT BOIS

Les Prodiges 

Le propos sera court, mais la morale profonde
Alors veillez bien jusqu'à la dernière seconde,
Afin qu'en votre âme s'imprime ce message 
Vous laissant au final, je l'espère, un peu plus sage. 
Je connais la petite vie d'un homme au grand destin
Natif qu'il fut du sous-continent indien. 
Dont le génie fut tel, à ce jour, si unique
Qu'il révolutionna les mathématiques
Pour qu'autour de lui commencent à graviter
Les astres de ce domaine, à haute vélocité,
Et par l'appui de son ami(1), et de sa divinité(2)
Il quitta ses contrées pour l'Angleterre,
Avant que ne sonnent les débuts de la Grande Guerre 
De laquelle le temple de l'intellect protégea 
Le frère cadet de Râma(3) .
Il lutta malgré tout face à la rigueur occidentale,
Peu usité à la mystique orientale
Qui pourtant avait tant à lui apprendre. 
Tout ce qu'on lui offrit, cent fois il sut le rendre
Qu'il instruira à l'avenir savants et physiocrates
D'une sagesse plus vieille encore que Socrate :
« Qui acceptera l'inconnu en son esprit
Connaîtra les dieux, l'univers, et l'infini. »
 
1.    L'ami en question est le mathématicien britannique Godfrey Harold Hardy (1877-1947), ici le deuxième prodige dont il est fait mention dans cette fable. Il fit « la plus grande découverte de sa carrière en la personne de Ramanujan », comme il le dira lui-même, après avoir reçu une lettre de sa main contenant plusieurs échantillons de ses découvertes sur plusieurs champs d'études des mathématiques (trigonométrie, calcul infinitésimal, séries, intégrales...) et saisi de fascination, il se résolut de le faire venir en Angleterre à Cambridge. Il y parviendra en Avril 1914 et lui permettra d'y résider pour un séjour de deux années.                                        2.    Issu d'une lignée de brahmanes orthodoxes enracinée dans la région du Tamil Nadu dans le sud de l'Inde, Ramanujan comme sa famille vénéraient la déesse Namagiri. Laquelle, dit-on, dictaient régulièrement des formules à son protégé, d'où il tirerait son étonnante aptitude au calcul mental, et serait même apparue en vision à sa propre mère afin de lui ordonner de le laisser quitter l'Inde pour l'Angleterre, là où les serments traditionnels brahmanes interdisent aux fidèles de quitter leur territoire.                                   
3.    « Le frère cadet de Râma », traduction littérale de « Ramanujan » premier prodige dont il est fait mention dans cette fable, Srinivisa Ramanujan Iyer (1887-1920), génie précoce et autodidacte des mathématiques dont la vie fut immortalisée par plusieurs biographes indiens, mais également par l'universitaire américain Robert Kanigel dont l'ouvrage biographique s'intitule L'homme qui défiait l'infini, et adapté au cinéma sous le même nom avec Dev Patel dans le rôle principal. 

 
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MURIÈLE MODÉLY – POÈTE INVITÉE DU MOIS

kan moin lété pti
mi té dor pa a k
oté 
koté momon koté papa
momon té di a moin 
« vien dor dan mon dos ti fille »
kel momon ici i ouv son po pour donn aou la place 
pou do lé pou do lo 
kel momon i écart’ son poumon pou ou rest pas tou sél 
mon momon kom tout momon la ba 
i té donn a nou in kouto pou koup’ la po 
pou tyé la mort pour tyé la pér 
pou pas ramp’ tout sél dan lo fond lo cirque
pour koup’ koup’ lo chén i empech’ tien dobout 
tout’ po noir té dwa pesé com i galé dan lo fénoir
depui moin lé momon mi koup’ moin aussi un bout d’po dessu mon rin
tou lé soir mi mét’ mon marmaille dodan
et kan mi sa ferm mon zyé
mi koné zot i rév zot i march 
zot i tien droite

 

quand j’étais petite 
je ne dormais pas à côté 
de maman, de papa
maman me disait
viens dormir dans mon dos, ma fille
quelle maman ici ouvre sa peau pour te faire de la place
pour t’offrir du lait, de l’eau
quelle maman écarte ses poumons pour que tu ne sois pas seul
ma mère comme toutes les mères là bas
nous donnait un couteau pour couper la peau
pour tuer la mort, pour tuer la peur
pour ne pas ramper seul au fond des cirques
pour rompre la chaîne qui nous empêche de tenir debout
toute peau noire se doit de peser comme une roche dans l’obscurité
depuis que je suis mère, je coupe moi aussi ma peau au dessus de mes reins
tous les soirs, j’y mets les enfants
et quand je vais fermer les yeux
je sais qu’ils rêvent, qu’ils marchent
qu’ils se tiennent fiers et droits

https://www.recoursaupoeme.fr/muriele-modely-extraits-de-penser-maillee/

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extrait de Tu écris des poèmes, éditions du Cygne, 2017

comme le poème, tu as un trou au milieu de la phrase
un cratère d'où les mots roulent, s'écoulent jusqu'aux chevilles 
agrandissent jour après jour la surface de l'île
d'un littoral friable 
qui plonge dans la mer
comme le poème
personne n'en a fait la cartographie
la matière est floue sous la canopée
le poème et toi êtes deux espèces endémiques

*

à la réflexion tu es en tout point identique au poème
le poème et toi
vous êtes un peu de noir sur beaucoup de blanc
le poème et toi
vous êtes un caillou minuscule dans la chaussure du roman
le poème et toi 
vous êtes le détail invisible sous le coup de crayon
le poème et toi 
êtes enfermés dans une case
obligés d'inventer
le poème et toi
un genre mineur qui sort du chapeau
une didascalie que le metteur en scène nie
le poème et toi
vous êtes un discours inaudible sous les palabres ambiants
vous êtes un idiome qui résiste, qui ploie, ne cède pas
le poème et toi
vous êtes la langue étrangère dans la bouche de l'entre soi
la langue de l'entre soi dans la bouche étrangère
l'entre soi de la langue dans l'étrange bouche
la langue dans la bouche
soi dans l'antre
le poème est toi 
et tu es le poème


Editions du Cygne - Tu écris des poèmes 

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Extrait de Penser maillée, éditions du Cygne, 2012

Un jour 
Il faudra bien 
Que j'éructe l'exil
Que je cesse 
De considérer 
La fuite
De l'île

Hors de peau
Hors des miens
Hors de mon 
quotidien

Il faudra bien 
Que j'écarte 
Des côtes
Les bords francs 
De la plaie
Que je laisse le sang 
Ou les larmes couler

Ou mon cerveau
Qu'importe

Que mon corps 
S’investisse 
Que je cesse 
De dire
Vissée au 
Continent

Il faudra bien 
Un jour
Enfoncer la canule 
Que le bout d'île 
Explose

Que je m'enfonce nue
Dans la mer ou l'instant

Ou la répétition
Qu'importe 

Que le crâne
Se fende
Que gerbent en continu
La bouche et le volcan 


Editions du Cygne - Penser maillée 

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Extrait de Radicelles, éditions Tarmac, 2019

na bon pé kolèr dan out tét
in fraz apré lot’, i grimp, i mont
i ensèr out’ gorg’
zot i di zot i konpran pa ou
ou doi koz franssé
ou doi embrass la tèr, zot tèr
ou doi embrass lo pié, zot pié
ou doi baiss lo zié, out’ zié
ou doi mang’ out’ lang
é ou doi rir pli fort que zot mém
kan zot i crach dessu ou mém
ou doi crach pli for su tout’ boug 
i vien empli lo port
i vient empli la mer
toussa kaf, toussa kafrine i grimp, i monte
in fraz apré lot', i vien empli out’ gorg'
rand corail, poisson, tout zanimo dan lo fon la mer
roug’
roug’
roug’ com lo san
ou doi rir pli fort, ou doi crache su sak i parl pas com zot
su sak i parl pas com ou
parl franssé ti fille / parl françé / parl franssais
ou la bo ékri comme ou veu
tout zafér la lé roug', i rempli out’ tét
tout marmaille la lé roug' 
kan zot i aval, kan ou aval
la mor la mer ek zot doulér


RADICELLES M. Modély & V. Motard-Avargue | tarmac 

 

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Caresse

il y a beaucoup de colères en toi
    une phrase après l'autre, elles grimpent, elles montent
    elles t’étouffent
    ils disent qu'ils ne te comprennent pas
    tu dois parler français
    tu dois embrasser la terre, leur terre
    tu dois embrasser les pieds, leurs pieds
    tu dois baisser les yeux, tes yeux
    je dois ravaler ta langue
    et tu dois rire plus fort qu'eux mêmes
    quand ils te crachent dessus
    tu dois cracher plus fort sur tous ces hommes
    qui viennent emplir le port, qui viennent emplir la mer
    tous ces cafres, toutes ces cafrines qui grimpent, qui montent
    qui une phrase après l'autre viennent remplir ta gorge
    rendre les coraux, les poissons, tous les animaux du fond de la mer
    rouge
    rouge
    rouge comme le sang
    tu dois rire plus fort, cracher sur ceux qui ne parlent pas comme eux
    sur ceux qui ne parlent pas comme toi
    parle français petite fille/ parle français / parle français
    tu as beau l'écrire comme tu veux
    toutes ces histoires sont rouges, elles envahissent ta tête
    tous ces enfants sont rouges quand ils avalent, quand tu avales
    la mort, la mer et leurs douleurs

la dernière fois que les enfants ont vu grand-père
il ressemblait à un vieil arbre
allongé dans le lit
c'était une vision étrange
on devinait sous le drap les torsions de ses branches
son odeur de terre humide et le bruit des oiseaux
ça faisait de tout petits piou piou quand il ouvrait la bouche
les enfants intrigués par les battements d'ailes
collaient leur corps de lait contre mon corps de mots
nous savions tous les trois qu'il nous faudrait bientôt traverser la forêt
et ils n'avaient pas peur
et ils ne tremblaient pas
ils attendaient seulement le bon moment
pour poser leurs lèvres sur l'écorce

Feu de tout bois de Murièle Modély, collection Délits buissonniers n°1, juillet 2016 - LA REVUE NOUVEAUX DÉLITS 

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Extrait de User le bleu suivi de Sous la peau, Aux Cailloux des chemins, 2020

Bâtard

Quand l'enfant bancal est né
je n'ai pas su quoi en faire
je l'avais porté longtemps pourtant 
dans une poche

sur le flanc droit 
ou le flanc gauche
l'enfant ne trouvait pas sa place

pendant des mois
peut-être même des années
tu regardais mon corps se déformer

j'observais ton regard
mon hernie entre nous 
était la douleur vive

quand l'enfant est né
je n'ai pas su quoi te dire
pas su quoi lui dire
comment même le nommer

je l'ai posé sur la table
- ce meuble qui nous sépare matin et soir
je l'ai posé
l'ai fait rouler sous ma paume 
ai étudié chacune de ses larmes

il pleurait sans un bruit
marquait de noir 
les fibres de bois sous mon crâne

je lisais
autour de nous
tout écrit


tu ne disais rien 
- cela ne disait rien qui vaille
je lisais son nom sur la table

    poésie

 

User le bleu | Site 
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Extrait de Tombée le nuit, journée neuf, Az’art atelier éditions, collection esparto, 2024

[…]
ce bout de terre qui nous sert de cerveau
on voudrait l’écrire
coucher une fois pour toute, du littoral 
nos mots
avant que tout bascule au bord
tout au bord du vide

espace impossible 
pays d'enfance en creux
dont on voit s'éloigner les contours 
dans le gris de nos cheveux

*

nos dents claquent
on sonde le fond du cratère
on attend l'éruption 
du volcan

et la langue dans la bouche fond comme une hostie
on ne comprend pas, dans la déglutition, pourquoi 
l'enfance s'invite dans ce créole bancal
on ne comprend pas comment
notre pensée dévie

tombée la nuit, jour neuf de Murièle Modély - Az'art Atelier Editions