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Femme peignant ses cheveux, Torii Kotondo, Japon 1933 |
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BANALITÉ
Hannah Arendt *
Un extrait de l’important ouvrage de Hannah Arendt,
« La banalité du Mal », (1963).
S’agissant d’un document en prose, il est placé
en deuxième position après la présentation des œuvres de poésie.
Bénédicta Bonnet ***
Claudine Candat
Cécile Chadeuil ***
Maurice Couquiaud *****
e e cummings **
Lise Durand
Romain Lasserre *****
Marina Mariotti
Harry Martinson *****
Didier Metenier
Murièle Modély ****
Moon Chung Hee ****
Alan Pelhon ***
Matthias Vincenot *****
Svante Svahnström
Présenté par
Saïd Benjelloun * Didier Metenier **
Nicole & Jean Sibille ***
Hélène Svahnström ****
Svante Svahnström *****
BÉNÉDICTA BONNET (1964 - )
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Chantarai
Chantarai la luna, Chantarai lo plais, l’èrba verda. lo boisson blanc en flors la clarda mai la nuech. Purarai la dolor de mon pair, de mair, credarai lor eime lor trabalh de la terra en se tàiser. Chantarai d’engueras lo fuòc que branda, lo taulon de la chaminada, l’aiga de la baciá e lo chanteu de pan : en visar lo bec de la pola que chercha la grana dins lo borrilh de l’esbalelh.
Par tous les chemins FLORILÈGE POÉTIQUE DES LANGUES DE FRANCE Éditions Le Bord de l’Eau
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Je chanterai
Je chanterai la lune, Je chanterai la haie, l’herbe verte, l’aubépine en fleurs la lumière et la nuit. Je pleurerai la douleur de mon père, de ma mère, je crierai leur âme, leur travail de la terre sans mot dire. Je chanterai encore le feu qui flambe, l’étagère de la cheminée, l’eau de l’évier et le pain entamé : à regarder le bec de la poule qui cherche la graine dans la poussière des marches.
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CLAUDINE CANDAT
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CÉCILE CHADEUIL (1980-)
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Ai res a dire
Ai res a dire Quilhs mots catan res N’um li vei la fuelha per darrier E si son ‘qui, son venguts per asard Per asard de’quelas pensadas nivolosas Sens color, sens gost, inconsistentas Inconsistentas, demoratz! Setz de ieu, seretz de mon lengatge. Ai res a dire E ben zo vau dire
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Ai res a dire Je n’ai rien à dire Ces mots ne cachent rien On y voit la feuille au travers Et s’ils sont ici, c’est qu’ils sont venus par hasard Par hasard des pensées nuageuses Sans couleur, sans goût, inconsistantes Inconsistantes, restez-le ! Vous êtes partie de moi, vous deviendrez mon Langage. Je n’ai rien à dire Eh bien, je m’en vais le dire.
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FLORILÈGE POÉTIQUE DES LANGUES DE France
Éditions Le Bord de L’eau
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MAURICE COUQUIAUD 1930-2023
L’ARMOIRE
Chaque jour a son parfum de nébuleuse !
Je cache un peu d’amour sous le linge
empilé par tes soins dans notre armoire
entre les draps brodés de minutes soyeuses.
En les dépliant sur notre lit, sans le savoir
Tu sèmes tous nos silences comme du grain
… emplissant la chambre et ses miroirs
de mon désir aux noeuds de chanvre
de ma tendresse au toucher de lin.
in Anthologie poétique 1972-2012 L’Harmattan, 2014
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E.E. CUMMINGS
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insu nli ght o verand o vering
A
onc eup ona tim
e ne wsp aper
# 24, 73 Poems , e.e.c.
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auso lei l
encore et enco(u)r ant(d'air)
UN ilét aitu nef foi
s jou rn al
Traduction Didier Metenier
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............
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ll s) one l
iness
#1, 95 Poems, e.e.c.
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l(une
vo l'fe ui
ll
e) aS Ol
itude
Traduction de Jacques Demarcq Ed. Flammarion, 1983
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LISE DURAND
Banalité
Animalité ?
Non mais !
Acrostiche
Liberté ?
Il doute
Tiens donc !
Et...
Toulouse le 24 décembre 2025
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Banalité
Viens dans ma tête
Apaiser
Mes rêves d'enfant
Qui voulait que le ciel
Soit blanc.
Des mots, des gestes
Sans importance
Sans les soleils
De mon enfance
Banalité
Tu m'indiffères
Depuis longtemps
Banalité
J’ai plus vingt ans.
Banalité
Méchante mère
Va-t’en.
Toulouse le 23 décembre 2025
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ROMAIN LASSERRE
VODKA
Ma fille n’aime pas le baiser que je glisse
sous sa frange en rentrant de mes nuits d’allégresse
parce qu’il a l’odeur de ton haleine épaisse,
l’odeur de tes vapeurs et de tes orifices.
Mon fils est enfermé, protégé par sa sœur.
Ma femme dort encore, à l’autre bout du lit.
Je m’ennuie avec elle. Avec toi je revis :
je frissonne et j’exulte au grès de tes rondeurs.
Je vais bientôt promettre à ma femme et ma fille
de ne plus te revoir. Tout le monde ira mieux.
Je mettrai de l’ambiance aux repas de famille.
En riant aux éclats, je fermerai les yeux.
Je penserai à toi, mon seul amour, ma faille.
J’attendrai en secret l’heure des retrouvailles.
in Solitudes, N&B 2023
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MARINA MARIOTTI
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HARRY MARTINSON Suède traduction Svante Svahnström
LE VER DE TERRE (DAGGMASKEN)
Qui vénère le ver de terre,
ce cultivateur sous l’herbe dans la profondeur de l’humus.
Il laboure la conversion de la terre.
Il travaille saturé d’humus,
muet d’humus et aveugle.
Il est le paysan d’en bas, celui du dessous
où les champs sont habillés pour la moisson.
Qui le vénère,
Le cultivateur tranquille, profond
L’éternel petit paysan gris de l’humus
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DIDIER METENIER
quand Badi
nages
et Bali
vernes
perte de temps
menus propos
se font écho
menus propos
reflets sans fond
de mille con
sidérations
en quête d'ainsi
narrations:
sortes de bis répétitions
emplies de
tergi
versations
vers ce final
tergi
verset
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MURIÈLE MODÉLY
REPRISE DU TRAVAIL (APRÈS LONGUE MALADIE)
J’ai repris le travail le deux janvier
toute la journée, je n’ai pas arrêté
bonne année par-ci, bonne année par-là
bonne année machin, bonne année machine
vers dix-sept heures, ma bouche n’en pouvait plus
de tricoter des amas de salive aux commissures
de temps en temps, je courais au toilettes vérifier
si cette impression d’être une bête
de somme
était un tour de mon imagination
toute la journée j’avais henni
retroussé les babines
montré des dents
« c’était un jour nouveau »
je ne me faisais aucun illusion
je savais que cette année encore
je ne mordrais pas
in User le bleu, Aux Caillous des Chemins, 2020
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MOON CHUNG-HEE Corée
EN FAISANT LA VAISSELLE
Je lave cette vaisselle mille fois
De cette façon
si jamais
elle devenait porcelaine blanche
je la laverais dix mille fois
Mais
la vaisselle qui reste vaisselle même si je la lave mille fois
En faisant la vaisselle pour laver simplement la vie
quotidienne
je fais bouillir mon sang jaune
Plus tard quelle tombe épaisse
pourrait étouffer cette flamme ?
in Celle qui mangeait du riz froid, Éd Bruno doucet, 2012
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ALAN PELHON (1946-1994)
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La poësia non si trova dins un libre cobert de mofa La poësia es sus lo camin Dins cada minuta que passa La poësia es aquel morcèl de pan redond Aquel tròç de fromai de cabra La poësia es la tieu pèl secada per li ans Lo rire qu’as sauput gardar La poësia es pas per quauque tabalòri a belicres La poesía es quauque ren dins li uèlhs Una bona merenda Aquel cat esquissat finda en travèrs dau camin La poësia es aquel “vito”en dotze Li “montagnards” que cantam quand avem begut un còp de mai L’estòcafich que banha dins lo bial dau Velopuèi La poësia es aquela bona raissa Que fa venir gròs lo riu La poësia es aquí emé nautres Assetada sus cada cadièra Monsur madama, la poesía es per toi
FLORILÈGE POÉTIQUE DES LANGUES DE FRANCE Éditions Le Bord de L’eau
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La poésie ne se trouve pas dans un livre couvert de moisissures La poésie est sur le chemin Dans chaque minute qui passe La poésie c’est ce morceau de pain rond Ce bout de fromage de chèvre La poésie c’est ta peau desséchée par les ans Le rire que tu as su garder La poésie n’est pas réservée à quelques imbéciles à lunettes La poésie c’est quelque chose dans tes yeux Un bon casse-croûte Ce chat aussi écrasé en travers du chemin La poésie, c’est ce « vitou » en douze Les « Montagnards » que nous chantons quand nous avons bu un coup de trop Le stocfich qui trempe dans le canal du Veloupeuil La poésie c’est une bonne averse Qui fait gonfler la rivière La poésie est ici avec nous Assise sur chaque chaise Monsieur madame la poésie est pour tous.
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MATTHIAS VINCENOT
LE PUBLIC DE JOHNNY HALLYDAY
Le public de Johnny
C’est le voisin d’en bas
Patron du café
Celui ce Paribas
Le collègue Tony
Militant d’ONG
Le public de Johnny
Il va chez IKEA
Ou bien au Bon Marché
Quand il veut s’habiller
C’est pour du sur-mesure
Ou les puces à coté
Le public de Jophnny
Pardonne à ses excès
Se reconnaît en lui
Malgré ses jets privés
Et sur les magazines
Il semble familier
Le public de Johnny
Quand il sort déjeuner
Souvent, presque jamais
C’est Hippopotamus
Ou un Château Pétrus
Dans un Château-Relais
Le public de Johnny
Aime sa démesure
Qu’il ne se permet pas
Le cran de la ceinture
Qu’il décale parfois
Sans trop fendre l’armure
Le public de Johnny
Quand il part en vacances
Camping à Grau du roi
Ou surf à Marbella
Il danse dans la nuit
Pas dans la même ambiance
Le public de Johnny
Comédien, militaire
Secrétaire, normalien
Voyageur, sédentaire
RSA, ISF
SDF, avocat
Dans ses contradictions
Ses soucis en silence
Ses vœux de solutions
Pour le monde et pour lui
Le public de Johnny
Il ressemble à la France
in Les choses qui changent, Éditions Mines de Rien, 2013
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SVANTE SVAHNSTRÖM
Je châtre mon concombre
Je tranche les tomates jusqu’au sang
J’écorche mon oignon
et j’arrache les oreilles de ma tête de laitue
Je les jette dans un nuage de poivre
et j’asperge de vinaigre les plaies
de sel la chair nue
D’huile je badigeonne enfin les douleurs
Une tranquille soirée végétarienne
in Languier, Librairie Galerie Racine, 2003
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QUOTIDIEN LATÉRAL
Le soleil est encore bas ce matin numérique
assaille les yeux
après ses rebonds sur la vitre du virtuel
Tous ces dos en cuir et en papier
sont les briques d’un rempart
qui épaissit les parois de ton alvéole
t’emmaillotent et t’invitent à créer
Tu prends ce livre aux pages rutilantes
qui exhibe sur des plateaux lisses
des motifs répétitifs par dizaines
Si tu dévisages en tirant tes orbites
et plonges où ça pullule
ce fouillis d’éléments
les mêmes les mêmes les mêmes
du désordre glacé tu verras émerger
un monde qui attend muet sans mouvement ta visite
L’œil est devenu magique
Tu prends pied dans le pays où le plat se creuse
en ouest en nord et en nadir
points cardinaux en dimension triplée
À l’heure du « Ça suffit » tu fermes le livre et sors
des profondeurs des pages glissantes
reviens à la surface à double dimension
Et là tu vois qu’étourdis sombres
juchés sur le séchoir à linge
se reposent des cormorans centrifugés
à côté de chauves-souris également essorées
Une fois secs
repliées les ailes aux gaines flexibles
les noirs damart et les gris dim attendent dans le tiroir
l’instant où tu en sélectionnes
pour entourer ton entrejambe
De la fenêtre du deuxième étage
s’observe la nature en ciment
Solides termitières aux façades infestées de lucioles
Après sa mutation
se promène sur pneus un scolopendre
l’intestin saturé de piétons
Et les cloportes et les crache-sang
coléoptères derrière crustacées devant
paradent sur des parcours d’asphalte
La nature est minérale et le vivant trottine
Sous la soudaine averse tu descends
en quête de fibres à consommer
Tu te faufiles entre bipèdes au crâne sec
abritant leurs pas sous des dômes
en baleines et en pétales
Vite vers le trivial tu fais revenir ta vision
Un coup d’oeil indifférent sur
les livres habillant tes parois ton ordinateur sans reflets
tes sous-vêtements en train de sécher
l’immeuble en face la rue des bus et des voitures
la pluie les personnes presque sèches
sous la pénombre des parapluies
in Texture n° 5, 2024
« L’œil magique » chez Éditions JA&T est une série de livres d’images tridimensionnelles.
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HANNAH ARENDT 1906-1975
Extrait de « La banalité du mal » (1963)
« Il eût été réconfortant de croire qu’Eichmann était un monstre. (…) L’ennui avec Eichmann c’est précisément qu’il y en avait beaucoup qui lui ressemblaient et qui n’étaient ni pervers, ni sadiques, qui étaient et sont encore effroyablement normaux » [7].
(…)
Eichmann n’était pas stupide. C’est la pure absence de pensée – ce qui n’est pas du tout la même chose – qui lui a permis de devenir un des plus grands criminels de son époque. Cela est « banal » et même comique : avec la meilleure volonté du monde on ne parvient pas à découvrir en Eichmann la moindre profondeur diabolique ou démoniaque. Mais cela ne revient pas à en faire un phénomène ordinaire. Il n’est pas donné à tout le monde de ne pouvoir évoquer en montant sur l’échafaud que les phrases toutes faites que l’on prononce à tous les enterrements. (…) Que l’on puisse être à ce point éloigné de la réalité, à ce point privé de pensée ; que cela puisse faire plus de mal que tous les instincts destructeurs réunis qui sont peut-être inhérents à l’homme – voilà une des leçons que l’on pouvait tirer du procès de Jérusalem. Mais ce n’était qu’une leçon : ce n’était pas une explication du phénomène ni une théorie à ce sujet »