samedi 22 avril 2023

L'ENFER

Pandemonium - L'Enfer vu par John Martin, 1841


AUTEURS

 Michel Aliot**
Aragon *
Nanou Auriol
Jean Bodon ***
Chat GPT *****
Jean-Claude Collas *****
Laurent Drelincourt **
Lise Durand
Didier Metenier

Catherine de Monpezat
François Villon *
Svante Svahnström

Présentés par :
Agnès Laplaze *
Évelyne Bruniquel **
Jean Sibille ***
Svante Svahnström ****





MICHEL ALIOT, Toulouse

L’ENFER


Il atteignit enfin le fleuve
Aux flots sombres et écumants
Vit une barque dérivant
Sans que quiconque ne la meuve
Cette barque tout près de lui
S’arrêta et il y monta
Sans réfléchir comme surpris
Nulle crainte ne le hanta
Pourtant sur le flot écumant
Des personnages gémissaient
Bouche ouverte dans le courant
Et que le fleuve maudissait
Sur la rive droite dansaient
Femmes tordant leur chevelure
 Et leurs inhumaines figures
Hurlaient paroles insensées
Bientôt il atteignit le gouffre
Où se noient les âmes damnées
De celles et de ceux qui souffrent
Eternellement condamnés
Il vit une dernière fois la route
Où se terminent enfin ses pas
Et fut envahi par le doute
Avant de plonger au trépas


……………………………………………..

 ARAGON


LA SOIF ET LA SOURCE
 
L’amour de toi qui te ressemble
C’est l’enfer et le ciel mêlés
Le feu léger comme les cendres
Éteint aussitôt que volé
L’amour de toi biche à la course
C’est l’eau qui fuit entre les doigts
La soif à la fois et la source
La source et la soif à la fois
L’amour de toi qui me divise
Comme un sable à dire le temps
C’est pourtant l’unité divine
Qui fit un seul jour de trente ans
L’amour de toi c’est la fontaine
Et la bague qui brille au fond
Et c’est dans la forêt châtaine
L’écureuil roux qui tourne en rond
Mourir à douleur et renaître
Te perdre à peine retrouvée
Craindre dormir crainte peut-être
De n’avoir fait que te rêver
Déchiré d’être pour un geste
Un mot d’ailleurs indifférent
Un air distrait La main qui jette
Un journal ou qui le reprend
Tout est toujours mis à l’épreuve
Rien ne sert ni la passion
Et toujours une angoisse neuve
Nous pose une autre question
Cet abîme est comme un azur
Immensément démesuré
Aime-t-il celui qui mesure
L’amour de ses bras à son pré
Je n’ai pas le droit d’une absence
Je n’ai pas le droit d’être las
Je suis ton trône et ta puissance
L’amour de toi c’est d’être là
L’amour de toi veut que j’attende
Comme un drap propre sur le lit
Qui sent le frais et la lavande
Où ton chiffre brodé se lit
Que suis-je de plus que ton chiffre
Un signe entre autres de ta vie
Le verre bu qui demeure ivre
À son bord des lèvres qu’il vit
……………………………..


NANOU AURIOL


ENFER

Enfer, ferme, mépris, prison, zombie, bipolaire, air  pollué épais, pénombre, ombres mêlées,
les vents violents, langues de feu, feu rouge, rouge sang, sans dessous- dessus, sous- terre,
terre brûlée, laideurs, heures comptées, t'es mort, morsures infectées, tais-toi "Orphée", fétu,tu es
en ENFER.

………………………………………..

JOAN BODON


aLE CHIENDENT

Le chiendent, moi je l’ai cueilli
Sur la fosse du pauvre mort.
Mauvaise graine, je l’ai brandie
Aux quatre coins de mon jardin.
Et le grand vent de la misère
L’éparpillera sur ma terre.
Et dans votre siècle d’airain,
Vienne la paix, vienne la guerre,
Moi, je sèmerai le chiendent…

............

MON AMI

Mon ami, je l’ai écrit ce livre ;
C’est pour toi, mon ami, qu’il est écrit.
J’ai posé ma veste de félibre,
Jamais je ne me suis contredit.

Approche-toi, mon ami, je veux te voir ;
On luttera tous les deux, au plus fort.
Ma peau sera ointe de ton huile
Et s’il le faut je pleurerai ta mort.

C’est ainsi, mon ami, qu’est notre vie :
On ne sait pas ce qu’il y a par-delà.
La clameur de l’enfer nous convie,
Et pourtant le jour clair s’obscurcit.


Saint-Laurent d’Olt, 20-06-1964 

 ...................

UKRAINE*

Où peut bien être ce pays qu’on appelle Ukraine ?
Peut-être qu’il n’existe pas, nul ne s’en soucie…
Vent du Nord, front du paradis, grêle tintante,
Crisse la neige comme riz, la fille se met nue,
Et j’ai ma main sur des piquants. Je ne connais pas l’Ukraine.

Quand donc chantait-il le Grand-Duc ? Au temps des Poulacres :
Régiment qui a le cœur au ventre, avec ses tambours…
Mais que pouvait tant d’ardeur contre les rois malfaiteurs ?
Camps barbelés sur les hauteurs, combien d’hommes en haillons ?
On a tranché le cou du Grand-duc. J’oublie les Poulacres.

Tournesol, tourne la fleur, la fleur sur ta chemise.
Une prison pour mon amour, une couverture grise.
Chaumes sans fin sur des champs d’honneur sans croix ni devise.
Chacun gratte où ça le démange : l’épée est sur nos têtes.
Le soleil tourne sur la fleur, garde ta chemise.

Pour arrêter l’eau des ruisseaux, il faut un barrage,
Et pour prier le Bon Dieu, il faudrait vivre en frères.
Si tu te refuses à moi, dors un instant sur mon coussin.
Dernière nuit de mon été, brille la gelée blanche.
J’irai le long de la rivière, chercher le barrage.

Il grêle sur ce pays qu’on appelle Ukraine :
C’est au bord du paradis, vent du nord tintant.
Peut-être l’enfer n’existe pas, nul ne s’en soucie…
Neige comme poudre de riz, une fille toute nue,
Barbes et barbelés de mort, cimetières d’Ukraine.


Saint Laurent d’Olt, été 1968.

 *Ukraine = lisière  

 

aL’ÈRBA D’AGRAM

L’èrba d’agram, ieu l’ai culhida
Sus la cròsa del paure mòrt.
Marrida grana, l’ai brandida
Als quatre caires del mèu òrt.
E lo grand vent de la misèria
L’escampilha sus la miá terra.
Al vòstre sègle de l’aram,
Que venga patz, que venga guerra,
Semeni, ieu, l’èrba d’agram…

 ...............

MON AMIC

Mon amic, l’ai escrich aquel libre ;
Es per tu, mon amic, qu’es escrich.
Ai pausat mon vestit de felibre
Que jamai me soi pas contradich.

Sarra-te, mon amic, ieu te vòli ;
Lucharem totes dos al pus fòrt.
Ongerai la miá pèl del teu òli
E se cal plorarai la tiá mòrt.

Es aital, mon amic, nòstra vida :
Sabèm pas çò que i a per delà.
La clamor de l’infèrn nos convida,
Lo jorn clar s’escurzís ça que la.
 

Sant Laurenç d’Òlt, 20-06-1064 

................ 

UCRAINA*

Ont existís aquel país que se ditz Ucraina ?
Tanplan benlèu non existís, mas degun se’n maina.
Cisampa, front del paradís, granissa tintaina,
Crica la nèu coma lo ris, la filha se degaina,
E ieu la man sus in eriç. Coneissi pas Ucraina.

Quora cantava lo Grand Duc ? Del temps dels Polhaires :
Un regiment pas fregeluc, e los tamborinaires…
Mas que podiá tant d’abeluc contra los reis laires ?
Pargues d’aram de truc en truc, quantes de pesollhaires ?
Copèron lo còl del Grand Duc. Oblidi los Polhaires.

Virasolelh, vira la flor sus la tiá camisa.
Una prison per mon amor, la flaçada grisa.
Rastolhs sens fin del camp d’onor sens crotz ni devisa.
Per cada pèl la siá prusor : l’espasa nos avisa.
Vira lo solelh sus la flor, garda la tiá camisa.

Per arrestar l’aiga del riu cal una paissièira,
Per la pregària del Bon Dieu manca la frairièira.
Se me vòls pas, dormìs un brieu sus la ccoissinièira.
Darrièira nuèch del meu estiu, torna lusir l’aubièira.
Caminarai lo long del riu, vau cercar la paissièira.

Granissa sus aquel país que se ditz Ucraina :
Es a la broa del paradís, cisampa tintaina.
L’infèrn benlèu non existís, mas degun se’n maina…
Posca de nèu coma de ris, una filha sens gaina,
Picons de mòrt, barba d’eriç, cementèris d’Ucraina.


Sant Laurenç d’Òlt, esttiu de 1968.

*Ucraina = talvera

 

 

 

 

 

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CHAT GPT OPEN AI


Consigne donnée : écrire en français un poème en deux strophes de quatre vers sur l'Enfer

L'enfer brûle sans cesse dans la nuit obscure,
Les âmes damnées pleurent leur triste sort impur,
Le diable triomphe en riant de leur torture,
Leur souffrance éternelle est sa plus belle armure.

Le feu dévorant consume leur chair et leur esprit,
Leur cri de détresse résonne dans l'infini,
La douleur est leur lot dans ce monde maudit,
Enfer éternel, leur destin est ainsi écrit.

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JEAN-CLAUDE COLLAS


Les pavés de Paris Roubaix


Les pavés du diable de l’enfer du nord,
Sentiers battus qu’acheminent en farandole,
Des hommes blindés épris d’aventures folles,
Souvent inondés à l’approche de leur port…

Foncent en héros, dans la boue ou la poussière !
Pralinant les visages de surnaturel…
Ne laissant apparaître que les yeux au ciel ! ;
Pour cadeaux, pieusement, la douleur en trière…

Les chutes, fractures, glissades, sont du jour…
Pleurent ! bien mal en pis renfourchent leurs machines ! ;
Quand crevaisons, bris quelconques, les éliminent…

Seul, deux, en petits groupes, sautillent toujours !
Ces grognards en campagne, aux ailes méritoires,
Se feront du premier au dernier, leur victoire !


https://www.bonjourpoesie.fr/vospoemes/Poemes/jean_claude_collas3/les_paves_de_paris_roubaix
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LAURENT DRELINCOURT 1626-1680

 
Sur l'Enfer


Juste Dieu, que l'Enfer est un gouffre effroyable !
Ses ténèbres, ses feux, son soufre, ses tourments,
Ses gênes, ses bourreaux, ses cris, ses hurlements,
N'ont rien, dans l'univers, qui leur soit comparable.

Là ronge incessamment le ver insatiable,
Là l'on sent du remords les époinçonnements,
Là sans pouvoir mourir l'on meurt à tous moments,
Là l'éternité rend la peine épouvantable.

Objet rempli d'horreur, tu viens mal à propos
Intimider mon âme et troubler mon repos ;
Loin d'ici, noire image, à mon bonheur contraire.

Non, reviens : c'est ma chair qui m'aveugle en ce point,
Mais voici de l'Esprit le conseil salutaire
Crains sans cesse l'Enfer pour n'y descendre point.


…………………………………………….


LISE DURAND


Quand tu auras compris
Qu'il n'y a rien à comprendre
Que la mort est au bout
Et son poteau de feu
Qu'il n'y a rien à faire
Simplement qu'à apprendre
A vivre pleinement
Et sans baisser les yeux
Sinon il te faudra
Mourir à petit feu.
Quand tu auras compris
Qu'il n'y a rien à comprendre
Alors tu seras libre
Et peut-être heureux.

                      Toulouse le 20 août 2016
…..
L'enfer
C'est quand tu as cru
Que l'on t'aimait
Et que c'est faux.
L'enfer
C'est quand il reste
Rien
Que des sanglots.
L'enfer
C'est juste avant
Le paradis
Lorsque tu es seul
Et que tu ris...

                       Toulouse le 31 mars 2023

…………………………..
 

DIDIER METENIER


c'est par manque d'amour surtout
sur notre terre
qu'il y a la faim qu'il y a la guerre
c'est par manque d'amour surtout
que pour beaucoup
elle tourne à l'envers
que pour d'aucuns
elle vire à l'enfer

atout cœur...
atout pique...

dès lors que faire ? que penser?
devant tant d'injustices, quel regard adopter ?
être plus attentif, apprendre à observer...
à tout choc esthétique sentir son cœur toquer
choyer le souvenir d'une fleur,
d'un regard, d'un sourire, d'un baiser,...
savoir jour après jour
s'émerveiller sans fin
savoir encourager
les rebonds du destin

atout cœur...
atout pique...

jour après jour
nuit après nuit
sachons renaître à la beauté
jour après jour
nuit après nuit
sachons renaître à la vie
à l'amour
au présent
et au futur aussi

l'amour est un déclic
sachons l'apprivoiser
et le mettre en pratique
pourquoi douter encore
que le meilleur est à écrire
que le meilleur c'est
l'à venir...

...........................

CATHERINE DE MONPEZAT

L'enfer

Qui ne croit pas à l'enfer
Sur terre n' a point vécu
Aveugle il marche à l'envers
Et Lucifer l'a reconnu!

Le diable est toujours à genoux
Humble, discret et silencieux
Un sourire d'Ange, un regard doux
Vous le prenez pour le Bon Dieu!

Sans foi ni loi il part en guerre
Avec toujours bonne intention
Vous veut du bien, cherche à vous plaire
Il vous attrape...par affection

Et vous allez comme à tâtons
Cahin, caha dans la nuit noire
Main dans la main vers l'horizon
D'un Ciel serein il vous fait croire!.

........

Refus d'aimer : l'Enfer

 1)
Vous avez refusé d'aimer:
et je suis tombée en enfer
Vous avez refusé d'aimer:
Le monde s'est mis en guerre

J'ai accepté le mensonge:
et vous êtes tombé en enfer
J'ai accepté le mensonge:
Vos pas s'égarent, pauvre erre.

2)
Vous avez voulu la richesse
et je fus une "moins que rien"
Vous avez voulu la richesse
comme maîtresse comme seul bien.

J'ai reçu offense et mépris
et vous avez gonflé d'orgueil.
J'ai reçu offense et mépris
Tout est mort: partout c'est le deuil.

3)
Vous avez choisi la luxure
et mon corps en fut bafoué
Vous avez choisi la luxure
Femme, j'ai perdu ma beauté.

J'ai pensé que j'étais aimée
Vous m'avez prise, sans défense
J'ai pensé que j'étais aimée :
Le diable rit, le diable danse .

4)
 Vous avez vécu de colère
Pour me faire mal et me faire peur.
Vous avez vécu de colère
Votre gloire : ma terreur.

J'ai cru pouvoir vous aider
Peine perdue, ce fut un leurre.
J'ai cru pouvoir vous aider
Je suis déçue, je suis en pleurs.

5)
Les sept péchés capitaux
Vous les avez tous pratiqués
Les sept péchés capitaux:
C'est votre loi, suivie, aimée.

L'orgueil, la luxure, l'avarice s'avancent ensemble à petit pas.
Les autres suivent bien en lisse
Et je vais mourir au combat.


……………………..

FRANÇOIS VILLON


Ballade des pendus

Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Se frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis.
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis.
Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A lui n'ayons que faire ne que soudre.
Hommes, ici n'a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Commentaire d’Agnès Laplaze :
La Ballade des pendus est un poème célèbre de François Villon. Cette grande ballade macabre aurait été écrite en prison lorsque le poète, condamné à la suite d’une rixe, attendait son exécution par pendaison. Ce poème médiéval sur le thème de la rédemption est surtout un appel à la charité chrétienne.

…………………………


SVANTE SVAHNSTRÖM


L’ENFER


Je marche, je marche
Je m’arrête et l’âme continue
Le jour J pour moi c’est tout de suite
Dans la salle d’attente un rôtissoire bruyant et fétide
est déjà assailli et mon être sans volume et sans poids
maltraité sur toute sa nudité
Il n’est pas improbable que lors du Jugement
une réservation soit prise pour moi
au Palais de Satan
Devenant ainsi résident pour toujours du Pandaemonium
aurais-je le loisir de choisir une salle ?
Quelle éternité molestera le moins ma transparence ?
Dans la salle de réception Toulouse
se faire consumer bestialement par le feu de la gueule du monstre
du vitrail de Saint-Sernin
Ou à Conques la salle voisine
subir en pierre les jeux sanglants ignobles
des démons du tympan de l’abbatiale.
Dans la salle polyvalente Cité de Dieu
le bassin de l’enfer froid peut succéder à la broche
et au chaudron d’huile bouillante
permettant de périr éternité après éternité
dans le manuscrit 19 de la Bibliothèque Nationale
Au fond du réfectoire Albi
être commensal de Sainte-Cécile en peinture alla fresca
au banquet des abjections de la cathédrale
Ou opter pour être dans le dortoir Issoire sous le pinceau humide
transpercé par les crocs de Léviathan
et dans son gosier suivre sa déglutition
puis dans ses sucs gastriques se laisser dissoudre
durant les siècles des siècles de l’église Saint-Austremoine

Je n’ai pas arrêté mon choix
J’aurai bien le temps de m’en préoccuper
En cet instant je marche encore

 

mercredi 22 mars 2023

FRONTIÈRES

Kikito, frontière USA-Mexique - JR (France)



 

AUTEURS

Nanou J Auriol
Christian Bobin ****
Jean Bodon ***
Laurent Cavalié ***
Inger Christensen ****
Eric Fraj ***
Nazim Hikmet *
Max Jacob ****
Didier Metenier
Pablo Neruda **
Rupi Kaur **
Léopold Sedar Senghor *
Bo Setterlind ****
Svante Svahnström
Rachid Benzine *

Présenté par:
* Évelyne Bruniquel
** Agnès Laplaze
*** Nicole Sibille
**** Svante Svahnström



 
NANOU J AURIOL

Pour ma part : Reporters sans frontière

Enfance Africaine

Ses yeux étaient si grands, si grands...
Toute la vie y brillait là, encore.
Prostrés, anéantis devant cette image...
Notre impudique regard sur l'Enfant affamé,
Malade, démuni, plaies ouvertes aux dangers.
Des mouches collantes buvaient sans pitié
Le peu d'eau accrochée au désert de son corps.
L'Enfant épuisé, silencieux, mais présent,
ne pouvait les chasser. Sa faiblesse extrême
laissait ces mouches voleuses sucer le nectar
d'une fleur d'Enfance fragile.
Elles s'aggripaient à sa vie, comme un gui parasite
pompant au puits de l'âme, l'énergie de l'Afrique.
Il se sentait pauvre et détournait la tête
d'un objectif voyeur, capteur de misère.
Pudeur constante à l'heure de sa mort
il tirait lentement un chiffon sur sa "honte".
Dignité conservée jusqu'au bout du voyage
abandonnant ainsi sa vie, sans bruit, sans tapage.
Comme s'il était normal de mourir à cet âge,
comme s'il était interdit de vivre son enfance,
comme si l'avenir ne durait qu'un instant,
juste le temps d'un amour, juste le temps d'une danse.
L'éphémère éphémère
Brûlant ses ailes au réverbère.


                     oct 92

…………….


Ca n'est pas grand chose

Il suffit d'un sourire
Attentif
D'un bonbon
Au miel
d'un regard
attendri
pour apaiser un enfant.
Ça n'est pas grand chose !
Il suffit d'un rire
méchant
d'un cri
plus aigu
d'une menace
d'un poing
d'un regard
plus lointain
pour troubler un enfant.
Ça n'est pas grand chose!
Il suffit d'un peu de riz
blanc
d'un bol de lait
crème
d'un champ de blé
dur
d'un regard d'intérêt
pour sauver un enfant.
Ça n'est pas grand chose !

                    oct 92

............................

CHRISTIAN BOBIN

NOIRECLAIRE

Extraits

Il y a entre toi et moi une adorable barrière. C'est ta mort qui l'a construite. Son bois est du silence. Il n'est pas épais. Un rouge-gorge s'y pose. Quand tu étais de ce monde j'adorais traverser avec toi la campagne au vert surnaturel, ses chorales de sous-bois et ses poèmes de barrières.

Quand tu étais de ce monde j’adorais traverser avec toi la campagne au vert surnaturel, ses chorales de sous-bois et ss poèmes de barrières.

La barrière qui me sépare de toi est pauvre. Ses piquets suivent les mouvements de ma pensée, ils ondulent. Tu es de l'autre côté de la vie, pas si loin somme toute, bien moins loin de moi que ce médecin que j’ai vu feuilleter des visages toute la journée sans en regarder un seul.

……………………

Ce verre de cristal je l'ai rempli d'eau fraiche, je l'ai posé sur la table et il est aussit6t devenu le signe de l'impossible entre toi et moi :je peux le boire d'un trait, toi pas.

Les présences les plus simples - un pain, un livre ou ce verre - se tiennent a la frontière entre les vivants et les morts.

Quand tu avançais c’est un monde  qui avançait avec toi, comme avec la mariée sa traine, injuste et sainte. Noire-claire. Ta mort n’y change rien : je te vois en mouvement, toujours avançant, et la vie surabondante te suit, le printemps arrive avec ton nom.


..........................

JEAN BODON

 

 

       La Talvèra

Es sus la talvèra qu’es la libertat,
La mòrt que t’espèra garda la vertat.
Cal segre l’orièra, lo cròs del valat,
Grana la misèria quand florís lo blat…
Es sus la talvèra qu’es la libertat…

Per passar l’encisa te revires pas :
D’autan o de bisa pren lo vent sul nas,
Una pèira lisa, l’avenc es al ras
Ont la sèrp anisa se fondrà lo glaç.
Per passar l’encisa te revires pas.

       Estelas sens luna ne veirem la fin :
 Ne perdrem pas una, cercam lo camin.
 
Lo cel tot s’engruna del ser al matin,             La bèstia feruna pudís lo canin…               Estelas sens luna ne veirem la fin.       

Fraire contra fraire tiram lo cotèl :
Enfant de ta maire que val la tia pèl ?
La mia val pas gaire : un espet de fèl. 
Quin aucèl becaire nos picarà l’uèlh ? – 
Fraire contra fraire tiram lo cotèl. 

Es sus la talvèra qu’es la libertat. 
D’orièira en orièira porta la vertat.
La vida t’espèra de cròs en valat :
Bolís la misèria quant grana lo blat.
Es sus la talvèra qu’es la libertat…

 

 

   La Talvèra

      C’est sur la lisière qu’est la liberté,
  La mort qui t’attend garde la vérité.
  Il faut suivre la bordure, le creux du fossé,
  Graine la misère quand fleurit le blé…
      C’est sur la lisière qu’est la liberté…
   
     Pour passer le col, ne te retourne pas :
  Vent d’autan ou bise, le vent te giflera,
    Une pierre glisse, le gouffre est en bas.
  Où le serpent niche, la glace fondra.
     Pour passer le col, ne te retourne pas.

      Étoiles sans lune, on verra la fin :
 On n’en perdra pas une, on cherche le chemin.
 Le ciel tombe se morcelle, du soir au matin,   La bête sauvage pue le chien…
      Étoiles sans lune, on en verra la fin.

     Frère contre frère, on sort le couteau :
Enfant de ta mère, que vaut donc ta peau ?
La mienne ne vaut pas grand-chose : un peu de fiel.
Quel oiseau rapace nous crèvera les yeux ?
     Frère contre frère, on sort le couteau :

     C’est sur la lisière qu’est la liberté,
    D’orée en orée va la vérité.
     La vie t’attend, de combe en vallée :
   La misère bout quand graine le blé.
     C’est sur la lisière qu’est la liberté…

La « talvera » est la partie non-cultivée d’un champ, située aux extrémités, elle permet à la charrue (ou de nos jours au tracteur) de tourner  

 

                                                                                     
     
     .............................

LAURENT CAVALIÉ

À la frontière des géants, le mépris mène la danse.
Le petit bonhomme baisse la tête.
Son regard oblique s »émiette à travers le grillage.
Ses cris s’évanouissent en murmure vers les oreilles des géants, là-haut, tout
Là-haut.

Il veut passer.

À la frontière des géants, la terre est stérile : la

rme au sol ne peut fleurir.

Il veut passer.

Alors le petit homme dépose le sel amer au cœur de son cœur
pour nourrir le désir têtu de trouver le passage.

Il veut passer,
il trouve la brèche
et disparaît dans la nuit.  


QUELQUE CHOSE DE ROUGE
Éditions La Lenteur



.................................

INGER CHRISTENSEN (Danemark)

les frontières sont là, les rues, l’oubli
et l’herbe et les concombres, et les chèvres et le genêt,
l’enthousiasme est là, oui les frontières sont là;
les branches sont là, le vent qui les agite
est là, et l’unique signe des branches
de cet arbre qu’on appelle précisément le chêne est là,
de cet arbre qu’on appelle précisément le frêne, le bouleau
le cèdre est là, et le signe répété
est là, sur le gravillon de l’allée; elles sont là
aussi les larmes, l’armoise et le laurier sont là,
les otages, l’oie cendrée, et les petits de l’oie cendrée;
et les fusils sont là, un jardin d’énigmes,
sec et sauvage, orné des seules groseilles,
les fusils sont là; au milieu du ghetto
éclairé et chimique ils sont là les fusils oui,
avec leur précision ancienne et paisible ils sont là
les fusils, et les pleureuses sont là, rassasiées
comme hiboux inassouvis, le lieu du crime est là;
le lieu du crime oui, insouciant, naturel, abstrait,
baigné d’une lumière de chaux, pitoyable,
ce poème tout blanc, vénéneux, qui s’effrite
…………………………..

ERIC FRAJ

Continent

Mon pays n’a pas de frontière, il est en prison sur aucune carte ;
 son peuple est sans bannière, il chante et court dans la savane.

       Mon pays se fait baobab, fleuve ou montagne à mon gré,
   sage toujours et toujours fou, il sait les secrets de la beauté.

      Mon pays est un continent, nomade comme l’est le vent !
Mon pays est un continent, toujours plus fort que le tourment,
                             libre du temps et de l’argent !

     Mon pays ne connaît pas de race et le lion vaut la gazelle
      chacun sort de la Terre-Mère, chacun sourit à une étoile.

Et mon pays se fait immense quand il s’agit d’aimer et de vivre,
 son cœur est pur, son souffle est ample, ses yeux ont la couleur
                                                 du monde.

         Mon pays est un continent, nomade comme l’est le vent !
Mon pays est un continent, toujours plus fort que le tourment,
                             libre du temps et de l’argent !

         Mon pays est une aventure, horizon de chaque minute,
sans trahison et sans rancune, moins qu’un éclair colère dure.

     Ce pays-là je l’ai en tête, il est profond comme un sabbat ;
       aussi léger qu’un passereau, innocent comme un animal.

     Mon pays est un continent, nomade comme l’est le vent !
Mon pays est un continent, toujours plus fort que le tourment,
                             libre du temps et de l’argent !

   Dans mon pays imaginaire, y a pas d’État et pas d’Empire,
il n’y a que les eaux du fleuve, que la lumière et son mystère.

Mon pays est le premier jour, senteur d’Afrique, de bambou,
   aurore d’un roi amoureux, tout est possible tout est bon…


La Vida

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NAZIM HIKMET  (1901-1963)

Le Globe

Offrons le globe aux enfants, au moins pour une journée.
Donnons-leur afin qu’ils en jouent comme d’un ballon multicolore
Pour qu’ils en jouent en chantant parmi les étoiles
Offrons le globe aux enfants,
Donnons-leur comme une pomme énorme,
Comme une boule de pain toute chaude,
Qu’une journée au moins ils puissent manger à leur faim
Offrons le globe aux enfants,
Qu’une journée au moins le monde apprenne la camaraderie
Les enfants prendront de nos mains le globe
Ils y planteront des arbres immortels.

C’est un dur métier que l’exil

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MAX JACOB

Vision du Purgatoire

Pas de visage et pas d'épaules nous sommes peut-être des saules
Les sept hors du logis ! les femmes ! sept malades ! et l'arche sainte auprès de l'arbre dans le ciel.
Las ! ne chanterons plus que des chants de nomades et les terribles cris dans la nuit des tunnels !
Claquez des dents ! claquez des dents ! viendra-t-il l'ange que j'attends.
Ces bûchers dans la nuit ne sont jamais éteints.
L'étang noir est l'exil des ventres et des mains.
Arrière ! le cheval flaire au bord des falaises
la ville en feu brûlant comme une pauvre chaise.
Ôtez le couvercle des mondes :
voici qu'un autre orage gronde.
La flamme atteindra-t-elle les chevaux des comètes,
la flamme, scintillant au levant, au midi.
Bêtes de nuit, écoutez-nous, les bêtes !
... mais, pour entrer au ciel, vous sortez de vos nids...
Ouvrez la porte aux désirs flous aux tendresses mal assurées — je suis la vierge séparée de qui ne fut pas son époux
— je suis la nonne sans couronne
— je suis la méchante patronne
— je fus l'empereur sans vergogne.
Choisissez entre nous,
Jean de l'Apocalypse choisissez, choisissez aux lueurs de l'éclipsé !
Deux anges comme un flamant rose
sur les champs de la nuit, la nuit l'un d'eux a pris par les poignets la plus sanglante et le plus net
Oh !ne le dites pas !... oh ! ne le dites pas aidez-moi, ciel, à marcher droit

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RUPI KAUR  (Inde/Canada)

Lait et Miel

ta mère
a l’habitude
d’offrir plus d’amour que tu ne peux en porter

ton père est absent

tu es une guerre la frontière entre deux pays
les dommages collatéraux
le paradoxe qui les unit mais les sépare aussi


Edition Pocket limitée

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DIDIER METENIER

éco-terre
écho de l'uni-vers

éco-sphère
en écho d'outremer

éco-libri(s)
en écho de nos vies

l'éco-livre
écho d'un équi-libre

égo-stance
écho sans importance

éco-logis
n'en faisons pas l'économie

éco-naissance
un écho de l'enfance

éco-lière
un écho d'éphémère

éco-danse
un écho de jouvence

éco-présence
écho de connivence

éco-mitiés *
échos de nos proximités

éco-vent
un écho de printemps

éco-lyre
écho et chorégie

éco-concert
écho de tous nos vers

éco-science
écho d'intransigeance

éco-pense
notre écho d'espérance

éco-rêve
écho d'Adam et d'Eve

écho de nos vingt ans
aux frontières du temps

En latin :
(ex)-libris – (tiré du) livre  

Nota bene (*):
écomitié : sachons privilégier des amitiés de proximité


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PABLO NERUDA

XXV
Vent d’Europe et vent d’Asie
se rencontrent, se repoussent,
se marient, ne font plus qu’un
dans la ville des confins :
de Silésie arrive la poussière de charbon,
de France, le fumet du vin,
d’Italie l’odeur d’oignons frits,
la fumée, le sang, les œillets d’Espagne,
le vent apporte tout, une bourrasque
de toundra et de taïga qui sur la steppe danse,
l’air sibérien, force limpide,
souffle d’un astre forestier, sauvage,
l’ample vent qui jusqu’à l’Oural
de ses mains, verte malachite,
repasse les hameaux et les prairies,
conserve au plus intime un cœur de pluie
et quand il choit s’abat en archanges de neige.

XXVI
Ô ligne de deux mondes qui palpitent
avec déchirement, et qui exhibent
le meilleur et le délétère ,
ligne
de mort et de naissance, d’Aphrodite
fleurant les jasmins entrouverts,
prolongements de sa divinité profonde,
et de ce côté-ci le blé  de la justice,
la récolte de tous, la certitude
d’avoir accompli le rêve de l’homme :
ô ville linéaire ouvrant comme une hache
notre âme en deux tristes moitiés,
insatisfaites l’une et l’autre, et qui attendent
la cicatrisation de nos douleurs,
la paix, le temps de l’amour intégral.


La Rose détachée et autres poèmes
Nrf Poésie Gallimard


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LÉOPOLD SEDAR SENGHOR

Cher frère blanc,

Quand je suis né, j’étais noir,
Quand j’ai grandi, j’étais noir,
Quand je suis au soleil, je suis noir,
Quand je mourrai, je serai noir.

Tandis que toi, homme blanc,
Quand tu es né, tu étais rose,
Quand tu as grandi, tu étais blanc,
Quand tu vas au froid, tu es bleu,
Quand tu as peur, tu es vert,
Quand tu es malade, tu es jaune,
Quand tu mourras, tu seras gris.

Alors, de nous deux,
Qui est l’homme de couleur ?

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BO SETTERLIND  Suède   1923-1991 

Un vieux paysan marchait en chantant sur son champ
Portant dans sa main un panier de graines
il dispersait
entre les mots pour le commencement de la vie et la fin de la vie
les graines de sa dernière récolte

Du lever au coucher du soleil il marchait
C’était le matin du dernier jour.
Je me tenais comme le petit du lièvre quand il est venu
Combien anxieux étais-je devant la beauté de son chant !

Alors il me saisit et me mit dans son panier
Et quand je fus endormi, il commença à marcher.
La mort, je la concevais ainsi.

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SVANTE SVAHNSTRÖM

Les frontières
séparent bien les peuples
Sur le fil du rasoir
elles relient les nations

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La Méditerranée est destinée à disparaître sous le mouvement du continent africain qui se rapproche de l’Europe à raison d’un centimètre par an.

Le rendez-vous des lèvres portuaires

Qu’il me soit donné assez d’années
pour voir se rechercher
la coupole de Notre-Dame sur la colline
et les minarets de la casbah
Qu’il soit permis à mes yeux de contempler le rendez-vous des lèvres portuaires
Seulement des célébrations  de cette nature
ne sont guère destinées aux hommes de mon époque
Au mieux émues les filles de mes filles de mes filles porteront témoignage
de l’accolade donnée par Alger à Marseille  
ou plus sûrement leurs filles
qui seront des demoiselles d’honneur
aux épousailles rocailleuses du Djurdjura en habit de calcaire
avec les Alpes en robe granitique
Et les continents en dérive alors seront un corps uni
encore une fois
séparés par nul milieu des terres
abritant l’eau saline par flaques seulement
traces de l’ancienne mediterra
Mais bien avant déjà
ceux qui refusent l’usure
et ceux qui tendent l’autre joue
auront versé leur sang
les uns dans les autres
Pendant que sang et muscles grondent en moi
et que j’aime et que je m’emporte
la Terre avec méthode avec lenteur
travaille et rampe
En ma descendance j’attendrai curieux
que les millions d’années
par dizaines si nécessaire
pressent le pas
et que sèche le regret d’avoir dû laisser partir en vapeur
rouleaux de Ҫanakkale tempêtes tyrrhéniennes et marées de Tanger
Je vis avec mes failles et celles de mon globe

Navigateur au sommet du vide

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  RACHID BENZINE

VOYAGE AU BOUT DE L’ENFANCE

Et puis on est arrivés en Syrie. Là, ils m’ont dit où on était. Ca s’appelait Raqqah. Papa et maman, ils étaient très excités. Je les avais jamais vus aussi heureux. Ils m’ont dit que c’était le paradis ici.  Moi je croyais que le paradis c’était dans le ciel, quand on est mort. Papa s’est habillé avec des vêtements très larges et un turban. Maman a mis un niqab. Tout noir. On voyait que ses yeux. Pour rire, elle me disait que c’était pour me surveiller comme depuis la meurtrière d’un château.

Et puis moi j’ai dû dire que je m’appelais Farid. Fini Fabien. Bonjour Farid. Parce que ça faisait plus sérieux à Raqqah. Mes parents m’on eu avant de se convertir à l’islam. Alors je m’appelais Fabien, tout simplement. Et pourquoi ils faisaient pas tout ça déjà avant, eux, le turban, le niqab ? Mes parents m’ont dit que c’était parce qu’à Sarcelles on faisait semblant d’être comme les autres. De s’habiller comme eux.

 

 D’être amis avec eux. Mais moi j’ai jamais fait semblant.Mes copains c’est vraiment mes copains. Et monsieur Tannier, mon maître d’école, je l’aime vraiment beaucoup. Et les autres aussi.

Papa et maman m’ont dit que j’avais une chance extraordinaire de vivre dans l’Etat islamique. Que tout était fait pour les musulmans et que plus jamais on aurait affaire aux kouffâr. Que c’était une bénédiction d’Allah. Alors j’ai pleuré en me cachant. Parce que moi je voulais lire mes poésies à monsieur Tannier. Et je voulais voir mes copains et mes copines de Sarcelles. M’en fous qu’ils soient kouffâr, moi. Mon copain Ariel il est juif. Il m’a jamais embêté parce que j’étais musulman.A Raqqab, papa disait souvent : « Regarde tous ces gens qu’Allah a appelés. Ils viennent du monde entier pour Sa gloire. Tu te rends compte de la chance que tu as de faire partie des élus d’Allah ?