mercredi 21 octobre 2020

Villes

                                                       Les cités obscures - François Schuiten


AUTEURS 

Nanou Auriol
Italo Calvino *
Claude Nougaro *
Svante Svahnström

*présenté par Svante Svahnström


 

 NANOU AURIOL 

 

 TOULOUSE


Il revient dans ma tête, une musique Nougaronne...
Ma ville d'adoption, ne cesse d'embellir
Des ponts et des musées aux jardins à loisirs
L'eau n'en finit pas de s'appeler : Garonne.

Saint-Sernin soigne son image. L'histoire resurgit
Des mémoires trop jeunes aux souvenirs.
Rappelle-nous tes lieux, racines nécessaires
Pour conduire l'avenir sur un passé fleuri.
Des Romains aux Chrétiens et Cathares sans âge
Conservent la mémoire des cendres de nos pères,
Patrimoine d'amour aux futurs habitants.
La calèche s'est tue, seul le vent d'Autan
Immortel voyageur ressasse l'aventure
Qu'il entraîne avec lui comme un bel héritage.

Toulouse, j'aime l'odeur de ton magnolia.
- Je laisserai mon âme sur l'un de ses pétales-
Et, dans tes beaux buissons aux rouges camélias,
Je chanterai des vers au rythme cotidal.
Du marché coloré, aux Arcs Saint-Cyprien...
Saint-Thomas dort sous le palmier des Jacobins.

Berges capricieuses, aux pêcheurs si fidèles,
Les arches silencieuses des cloîtres un peu sourds,
Voient les avions partir tels des enfants curieux
Qui reviennent un jour s'abriter sous son aile.
Ô ville, sein protecteur, nid de mon amour
Où j'ai donné la vie à ton destin heureux,
A l'ombre des Théâtres, au chœur des Basiliques,
Sous le regard si bleu du Maître de Musique.
 
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ITALO CALVINO 

 

Les villes et le désir.   3.                                                           

On atteint Despina de deux manières : par bateau ou à dos de chameau. La ville se présente différemment selon qu’on y vient par terre ou par mer.

Le chamelier qui voit pointer à l’horizon du plateau les clochetons des gratte-ciel, les antennes radar, battre les manches à air blanches et rouges, fumer les cheminées, pense à un navire, il sait que c’est une ville mais il y pense comme à un bâtiment qui l’emporterait loin du désert, un voilier qui serait sur le point de  lever l’ancre, avec le vent qui déjà  gonfle les voiles pas encore larguées, ou un vapeur dont la chaudière vibre dans la carène de fer, il pense à tous les ports, aux marchandises  d’outre-mer que les grues déchargent sur les quais, aux auberges où les équipages de diverses nationalités se cassent des bouteilles sur la tête, aux fenêtre illuminées du rez-de-chaussée, avec à chacune une femme qui refait sa coiffure.

Dans la brume de la côte, le marin distingue la forme d’une bosse de chameau, d’une selle brodée aux franges étincelantes entre deux bosses tachetées qui, avancent en se balançant, il sait qu’il s’agit d’une ville mais il y pense comme à un chameau, au bât duquel pendent des outres et des besaces de fruits confits, du vin de datte, des feuilles de tabac, et déjà il se voit à la tête d’un longue caravane  qui l’emporte loin du désert de la mer, vers des oasis d’eau douce à l’ombre dentelée des palmiers, vers des palais aux gros murs de chaux, aux cours sur les carreaux desquelles dansent nu-pieds les danseuses, remuant les bras un peu dans leurs voiles et un peu en dehors. 

Toute ville reçoit sa forme du désert auquel elle s’oppose ; et c’est ainsi que le chamelier et le marin voient Despina, la ville des confins entre deux déserts.

 

« Ls villes invisibles »

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TOULOUSE - CLAUDE NOUGARO

Qu'il est loin mon pays, qu'il est loin
Parfois au fond de moi se raniment
L'eau verte du canal du Midi
Et la brique rouge des Minimes
Ô mon païs, ô Toulouse...

Je reprends l'avenue vers l'école
Mon cartable est bourré de coups de poing
Ici, si tu cognes tu gagnes
Ici, même les mémés aiment la castagne
Ô mon païs, ô Toulouse...

Un torrent de cailloux roule dans ton accent
Ta violence bouillonne jusque dans tes violettes
On se traite de con à peine qu'on se traite
Il y a de l'orage dans l'air et pourtant

L'église Saint Sernin illumine le soir
D'une fleur de corail que le soleil arrose
C'est peut être pour ça malgré ton rouge et noir
C'est peut être pour ça qu'on te dit ville rose
Je revois ton pavé ô ma cité gasconne
Ton trottoir éventré sur les tuyaux du gaz
Est ce l'Espagne en toi qui pousse un peu sa corne
Ou serait ce dans tes tripes une bulle de jazz ?
Voici le Capitole, j'y arrête mes pas
Les ténors enrhumés tremblaient sous leurs ventouses
J'entends encore l'écho de la voix de papa
C'était en ce temps là mon seul chanteur de blues

Aujourd'hui tes buildings grimpent haut


À Blagnac tes avions ronflent gros
Si l'un me ramène sur cette ville
Pourrai je encore y revoir ma pincée de tuiles
Ô mon païs, ô Toulouse, ô Toulouse...

 

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 SVANTE SVAHNSTRÖM


Dialogue sur Istanbul. Le poète turc Orhan Veli a écrit un poème sur Istanbul devenu emblématique : J’écoute Istanbul, les yeux fermés
J’ai répondu au poème de Veli avec le poème : J'ai écouté Istanbul, les yeux ouverts
 
1.
Istanbul’u dinliyorum, gözlerim kapalı...
 
J’écoute Istanbul, les yeux fermés
tandis que passent les oiseaux
tout là-haut, par longues bandes criardes
Dans les pêcheries on tire les filets
les pieds d’une femme baignent dans l’eau
J’écoute Istanbul, les yeux fermés
 
J’écoute Istanbul, les yeux fermés
Les voûtes du Bazar sont fraîches, si fraîches
Mahmout Pacha est tout grouillant de monde
les cours sont pleines de pigeons
Des bruits de marteaux montent des docks
dans le vent doux du printemps flottent des odeurs de sueur
J’écoute Istanbul, les yeux fermés…
 
 
2.
J'ai écouté Istanbul, les yeux ouverts
le sourire du Bosphore entre ses dents de yalı
 
du haut de la tour décapitée Galata ses sept collines
ses boulevards en bras barbouillés
et ses ruelles en doigts noueux
la salade turque consacrant le rouge et le vert
 
J'ai écouté la méditation des mouettes sur les coupoles d'Ayasofia
la pudeur des corps de femmes s'offrant aux regards passants
les beautés scrupuleusement scellées en noir
les pelotes électrifiées des façades témoins de progrès obsolètes
promesses de techniques à venir
 
J'ai vu le soir les minarets
index de la cité
levés vers le ciel saignant
de la nuit en mouvement
 
Je l'ai écoutée les yeux grand ouverts
 
J'ai écouté Istanbul les oreilles alertes
l'autorité des syllabes, les suaves consonances
la langue turque
 
les muezzins qui rincent les rues de paroles purifiantes
la colère des mouettes d'Ayasofia
dont le muezzin du matin
détourne la méditation
le pazar hurlant la séduction des clients
et l'effort des porteurs
 
Et je n'oublie pas la vie
contée par le zaz
la mort et l'orgueil
taksim d'amitié et d'amour
tremblant sur ses cordes
 
Je l'ai écoutée les oreilles alertes
 
J'écoute Istanbul les narines éveillées
 
Je respire les rues
quatorze fois centenaires
depuis le prophète
Dans les saintes enceintes
les pieds des pieux encensent
une offrande au Très Haut
sueur et prières sécrétées en soumission
mille fronts sur le tapis
dans les effluves de fidélité
 
Ces particules noires de diesel
qui bouchent les ruelles-ravins
je les fais miennes
et
je me tourne vers 
les montagnes arc-en ciel
qui se décomposent au soleil
fosses communes séculaires de consommation kémaliste
et j'écoute leur message fétide
 
Les verres-poireau sont des grenades aromatiques
propulsant dans mon nez les filets bouillants
du çay alla turca
 
Eyüp, lieu de dévotion culminante
oint l'espérance pèlerine
embaume les fidèles
de profanes puanteurs
polluants rictus productifs
 
Pharmaciens des voluptés
les négociants de parfums promettent
aux corps amoureux
délires et délices pour sens en dilatation
si possible l’ivresse d’un millier de nuits
et peut-être d’une encore
 
Le marché égyptien est un turban de senteurs
citadelle d’essences de la Corne d’Or
à même pas deux pas de la fumante embarcadère d’Eminönu
 
Je l'ai écoutée, les narines éveillées
 
En turc :
yalı – villa bourgeoise au bord du Bosphore
pazar – le bazar
zaz – luth turc
taksim – musique turque improvisée sur instruments traditionnels
Eyüp est un lieu saint de l’Islam dans une partie malodorante de la Corne d’Or
çay - thé
 
"Hocus Corpus" 2009

 
 
SAMSUN
 
Du gris vous vouliez ?
C’est bien cela ?
Vous êtes bien tombé
Vous êtes arrivé au bon endroit
Ici notre attraction c’est le travail
Admirez notre port
Ecoutez le train hurler sur les rails
Regardez les chargement du charbon
Bien sûr que nous avons des plages
Le sable y est finement gris
comme la mer aujourd’hui
qui refuse d’être noire
Nos rues sont étroites
les voitures vous y frôlent et hululent
Séduction surannée de notre Grand hôtel quatre étoiles
avec vue imprenable sur le port et le charbon
Les transats solitaires bordent la piscine
où les algues font vivre l’eau stagnante
Montez en haut de notre colline
dans la chaleur et redescendez
Il n’y a que la ville à voir
et ses reflets dans votre sueur
L’insignifiant est notre arme pour séduire
 
"Navigateur au sommet du vide" 2015
 



 

 

lundi 31 août 2020

Le Poète

                                               Le poète et la sirène - Gustave Moreau
 


Auteurs:

Franc Bardou
Vincent Calvet *
Miloud Chabane
Andrée Chedid **
Victor Hugo *
Monique Labidoire *
Jeanne Las Vergnas *
Didier Metenier
Roland Nadaus *
Serge Pey *
André Prodhomme *
Patrick Quillier *
Arthur Rimbaud *
René-François Sully Prudhomme *
Svante Svahnström
Paul Verlaine *
Matthias Vincenot  *
 
* -  présenté par Svante Svahnström
** - présenté par Claude Juliette Fèvre

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FRANC BARDOU

« Cronicas Demiurgicas / Chroniques Démiurgiques » :
per François Spak
in memoriam
 
« Lo borgés començarà per valorizar lo trabalh en çò que lo concernís el-meteis. Es d’en primièr a çò sieu qu’aplica una estricta e rigorosa morala del trabalh, crèa un ensenhament orientat cap al trabalh, dona un sens a la vida pel trabalh, e lo repròpche màger que pòsca adreiçar als enfants sieus es lo de peresa. Invèrsament, a l’òme que trabalha, tot es permés, tot ven pecat menor. Pòt engarçar sa femna, espleitar los autres, èsser dur, egoïsta, orgulhós, aquò rai : es un grand trabalhaire ! Aital, tot va purificat. »
 
Jacques Ellul (1912-1994)
in Per qui, per qué trabalham ?
 
 
Et la traduction en français :
 
à François Spak
in memoriam
 
« Le bourgeois commencera par valoriser le travail en ce qui le concerne lui-même. C’est d'abord chez lui qu’il applique une stricte et rigoureuse morale du travail, il crée un enseignement orienté vers le travail, il donne un sens à la vie par le travail, et le plus grand reproche qu’il puisse adresser à ses enfants est celui de paresse. Inversement, à l’homme qui travaille, tout est permis, tout devient péché mineur. Il peut tromper sa femme, exploiter les autres, être dur, égoïste, orgueilleux, qu’importe : c'est un grand travailleur ! Tout est ainsi purifié. »
 
Jacques Ellul (1912-1994)
in Pour qui, pour quoi travaillons-nous ?
 
137
 
Per non pas morir de fam ?
Per semblar mèstre del temps ?
Per ganhar mai que los autres ?
Digas, perqué, vas esclau ?
 
Pel tot novèl telefòn ?
Per non pus colcar defòra ?
Per plaire mièlhs a las dòmnas ?
Digas, perqué, vas esclau ?
 
Per convenir al tieu paire ?
Per un image perfièit ?
Per enganar ton enuèg ?
Digas, perqué, vas esclau ?
 
Per paréisser irrepropchable ?
Per defugir l’ostal tieu ?
Per, estrangièr, t’integrar ?
Digas, perqué, vas esclau ?
 
Per probar l’onestetat ?
Per convéncer qu’as ta plaça ?
Per t’afortir dins çò fait ?
Digas, perqué, vas esclau ?
 
Per enriquir los mai rics ?
Per afortir los mai fòrts ?
Per servir qui te mespresa ?
Digas, perqué, vas esclau ?
 
Segur, cadun deu sa part,
a la ciutat que l’albèrga :
o remembram al borgés
tre qu’assaja d’escapar !
 
Mas s’obram a l’estar suau
de totes e de cadun,
es que non castelejam,
per amor, per dignitat.
 
Per noirir qui te noirís,
per ajudar qui t’ajuda,
per aparar qui t’apara,
vai poèta e libertari !
 
Per amar qui d’amor va,
defendre lo qu’òm aclapa,
cridar dels paures los dreits,
vai poèta e libertari !    137
 
Pour ne pas mourir de faim ?
Pour sembler maître du temps ?
Pour gagner plus que les autres ?
Pourquoi restes-tu esclave ?
 
Pour le nouveau téléphone ?
Pour ne plus coucher dehors ?
Pour mieux séduire les dames ?
Pourquoi restes-tu esclave ?
 
Pour convenir à ton père ?
Pour une image parfaite ?
Pour y tromper ton ennui ?
Pourquoi restes-tu esclave ?
 
Pour paraître irréprochable ?
Pour pouvoir fuir ta famille ?
Pour, étranger, t’intégrer ?
Pourquoi restes-tu esclave ?
 
Pour te montrer plus honnête?
Pour montrer que tu as ta place ?
Pour te réjouir de tes œuvres ?
Pourquoi restes-tu esclave ?
 
Pour enrichir les plus riches ?
Pour conforter les plus forts ?
Pour servir qui te méprise ?
Pourquoi restes-tu esclave ?
 
Pour sûr chacun doit l’effort
à la cité qui l’héberge :
on le rappelle au bourgeois
qui tente d’y échapper !
 
Mais si l’on œuvre au bienêtre
de chacun et de chacune,
c’est parce que nous sommes humbles,
par amour, par dignité.
 
Pour nourrir qui te nourrit,
pour aider tous ceux qui t’aident,
pour veiller sur ceux qui veillent,
sois poète et libertaire !
 
Pour aimer qui d’amour va,
défendre les accablés
et le droit des démunis,

sois poète et libertaire !
 
…………………………………………………..

VINCENT CALVET
 
comment pourrais-je avoir le front de
paraître devant toi Ô
Seigneur
comment mettre en balance l’argent de ton Verbe
& le métal noirci de mes poèmes de circonstance

j’ai beau réunir des syllabes
combiner des vocables
rien ne sort de cet instrument que bredouillis stupides
rien n’est clair
rien n’est évident
tout se dissimule derrière des formules
derrière la verroterie des vers
des exercices d’équilibriste sans clairvoyance
 
que sont ces ruisselets de mots &
ces rythmes plaintifs face à l’assurance noble de ton Verbe
qu’est-ce que cette cacophonie
en quinconces de quiproquos phonématiques
pneumatique du poème percé  par
l’aiguille de la Vérité
 
 
in Prière pour ne pas être enterré avec les chiens
 
………………………….

MILOUD CHABANNE

Le poète est une étiquette cousue sur la doublure
de la veste que porte le monde,
elle se frotte à lui et tente de le définir...
……………………………….

ANDRÉE CHEDID

Poète
Qui chantes la naissance téméraire de la rose d’azur
Cette jamais rencontrée
Poète
Au seuil des présages
Malgré tes poings en feu
Nous t’avons rejeté et pourchassé de paroles
Le faisceau de nos discordes éloigne
Le fruit essentiel
Que tu appelais
Poète
Nos villes s’endorment en leur écriture de pierre
Satisfaites de ne songer qu’à l’opiniâtre saison
Oublieuses des merveilles qui dévastent les toits
Qui abolissent les routines
Poète
Tu voles le vent pour nos faces
Le clair pour nos yeux
Le sel pour nos lèvres
Tu risques l’étoile
Tu cries notre raison.
………………………………..

VICTOR HUGO

Fonction du poète

Peuples ! écoutez le poète !
Écoutez le rêveur sacré !
Dans votre nuit, sans lui complète,
Lui seul a le front éclairé.
Des temps futurs perçant les ombres,
Lui seul distingue en leurs flancs sombres
Le germe qui n'est pas éclos.
Homme, il est doux comme une femme.
Dieu parle à voix basse à son âme
Comme aux forêts et comme aux flots.

C'est lui qui, malgré les épines,
L'envie et la dérision,
Marche, courbé dans vos ruines,
Ramassant la tradition.
De la tradition féconde
Sort tout ce qui couvre le monde,
Tout ce que le ciel peut bénir.
Toute idée, humaine ou divine,
Qui prend le passé pour racine
A pour feuillage l'avenir.

Il rayonne ! il jette sa flamme
Sur l'éternelle vérité !
Il la fait resplendir pour l'âme
D'une merveilleuse clarté.
Il inonde de sa lumière
Ville et désert, Louvre et chaumière,
Et les plaines et les hauteurs ;
À tous d'en haut il la dévoile ;
Car la poésie est l'étoile
Qui mène à Dieu rois et pasteurs !
 
in  Les rayons et les ombres
……………………..

MONIQUE LABIDOIRE

Le texte allaité d’innocences cherche la route des grandes aventures, prend cap des turbulences, fornique entre vagues et vents. Il décapite ses sommets pour des transes ordurières, vit des nuits crues de veille et de désir. La main, la jambe, le corps tout entier sont sexes ouverts à la solitude du nuage et il reste toujours en bout de phrase le même point d’interrogation, la même quête têtue du langage et du frisson.
Je dois le dire. J’ai perdu le porte-plume de l’école de la République. Je n’ai plus de stylo. L’écran a remplacé les rames bruissantes du papier  et je galère de logo en aimable pomme dans un paradis nouveau. Les mots noircissent l’écran et s’unissent aux milliards de cellules intérieures de la boîte. Je n’ai plus de plume. « Au clair de la lune, mon ami Pierrot, prête-moi ta plume pour écrire un mot. »
in L’exil du poème
………………………………….

JEANNE LAS VERGNAS

L’antre du poète
 
Je te vois dans ton antre
                                               de poète
et ce refuge obscur plein d’ombre
où tu te blottis comme dans le ventre
                                               de la terre
Une lumière étrange, irréelle, illumine
cette table où tu rumines
où tu vas chercher les perles
enfouies, les merveilles sombres
et fortes inouïes
 
On te croît seul, ici, enfermé,
mais tes murs grouillent de vie
ces milliers de fantômes
qui convergent au centre
                                            de ta quête
ces livres d’où jaillissent parfois
quelques bribes, quelques atomes
quelques infimes parcelles de vision
brins d’or, tout à coup étincelants
dans la fange en tourbillons
 
Tu es là posté, immobile
araignée mortelle
en attente d’une proie
toujours tissant une toile plus belle
car toujours le monstre est plus affamé
 
Et tu files ce fil labyrinthique
en spirale ascendante
                                  et tourbillonnante
cet escalier fantastique
Et tu montes et tu montes
pensant un jour déboucher en plein ciel
dans l’azur infini
l’air pur, le firmament étoilé
Mais alors que tu crois approcher
et enfin découvrir
Tu vois les paliers à franchir
hors de ton souterrain
se succéder sans fin
Et tu montes et tu montes
Peut-être est-ce là
l’unique sens de ta vie ?
 
in Buveuse d’espace - Cette poussière qui danse
……………………..

 DIDIER METENIER

jamais eu autant
de mathématiciens
de poètes
de musiciens
autant de baguettes magiques
autant de
magiciens
 .............................

ROLAND NADAUS

L’invention de l’Écriture
L’invention de l’Écriture date de l’invention de l’Aimer c’est prouvé : il y a des bêtes qui hurlent qui dansent ou qui puent pour s’attirer l’Autre – moi c’est en torchant des pages blanches que j’accomplis le rite : autour de moi ça grouille de mots de sens de non-sens des sons encensent le silence et l’empuent comme mes phrases bavent leur encre à la manière des escargots – sur ta peau.. Je suis un homme pariétal.
Même quand je n’étais pas encore moi – faute de toi - je crachais déjà l’ocre en sarbacane sur la roche ou bien j’y griffais à doigts nus la voix sans écrits de l’Amour. Toutes les grottes t’annoncent.
Toutes mes grottes témoignent de toi.
 
in Les grands inventions de la préhistoire
………………………………………..

SERGE PEY 

Poésie et vérité

Je vous dis
que se nommer est un processus
permanent et jamais définitif
 
C’est pour cela que nous sommes
              des poèmes       
Les poèmes ne servent pas
à créer des noms d’auteurs
qui les écrivent
Nous ne sommes pas des poètes
mais des poèmes
 
La signature n’est pas le nom
mais le nom est le poème
lui-même
de celui qui a perdu
l’illusion fatiguée
de son nom
 
Je m’appelle ce que j’écris
J’écris ce que je m’appelle
J’écris sans arrêt
pour m’appeler et donc
pour pouvoir t’appeler
 
                                           Vous dites 
si le vrai nom
est une modalité de jouissance
qui caractérise le sujet
le névrosé  ne peut pas
se reconnaître
 
Non la poésie n’imagine pas
La poésie jamais n’imagine
Il faut dire et insister sur cela
……
in Mathématique générale de l’infini

…………………………………

ANDRÉ PRODHOMME
 
                  HORIZONTAL
 
Quelques enveloppes
Un papier déchiré sur le secrétaire
Un poste de télévision sans bruits
Des plantes vertes dont j’ignore le nom
Un volume de l’encyclopédie
Un livre sur Monet ouvert à la page
Jeune fille assise sous un saule
 
Quelques poèmes ventre à terre
Comme moi pour chercher
Une chose une émotion  une pensée
Qu’on puisse rabouter
……

LE MOINDRE VERRE DE CHABLIS
 
Mon poème exhale une fauve odeur de tricherie 
Le stylo est son mauvais génie 
Riche d’être une fausse dent en or
Pareil à la vie
Il vaut parfois en lui 
Quand fatigué il est l’instrument qui montre
La trop belle pépite
Et se retire devant le moindre verre de chablis
Qui cogne contre celui d’un ami 
 
in Surtout quand je n’ai pas soif suivi de       
    Poèmes naturels
……………………….. 

PATRICK QUILLIER

CANTUS FIRMUS 2

Danse ferme sur les airs mouvants.
Levée des sables, des consonnes, pour les moindres crus du
poème en voyelles déliquiescentes,
dirimantes, déliées. Danse
avec ferveur et fracas, à fendre
haleine, à pierre entendre, à
dire sous la cape du vent.
Sens affermi dans le frisson des phrases n’ayant de
cesse qu’à la caresse des césures, à la cassure
complaisante des syncopes.
Magie jaune du rire éclaté en rimes.
Querelle de voyelles voyageuses et princesses consonnes avec
les doux voyous  monnayeurs de faux sens et
coquecigrues.
Dispute entre chien-huant et loup-garou.
Quiproquo de hoquets à l’oracle des lèvres.
Dilemme des mots délivrés délibérant dans
le grand bataclan d’un
poème d’émois, grimoire dérisoire
et pourtant nécessaire à cette foire
des moires retournés en roues-âmes
de violons, fatrasie, borborimes et
démystiches de tous les derviches fraudeurs,
exemplaires-poètes-pousse-romance-et-pousse-cul.
Leçon et d’arcane dans le vacarme
où trépignent les mots, peine éperdue.
Un murmure a mêlé l’ardente cause et le ver est dans le fruit.

in Office du murmure
………………………………….

ARTHUR RIMBAUD
 
Ce qu’on dit au Poète à propos de fleurs


À Monsieur Théodore de Banville

Ô Poètes, quand vous auriez
Les Roses, les Roses soufflées,
Rouges sur tiges de lauriers,
Et de mille octaves enflées !
Quand BANVILLE en ferait neiger,
Sanguinolentes, tournoyantes,
Pochant l’œil fou de l’étranger
Aux lectures mal bienveillantes !
De vos forêts et de vos prés,
Ô très paisibles photographes !
La Flore est diverse à peu près
Comme des bouchons de carafes !

Mais, Cher, l’Art n’est plus, maintenant,
— C’est la vérité, — de permettre
À l’Eucalyptus étonnant
Des constrictors d’un hexamètre ;

— Et j’ai dit ce que je voulais !
Toi, même assis là-bas, dans une
Cabane de bambous, — volets
Clos, tentures de perse brune, —
Tu torcherais des floraisons
Dignes d’Oises extravagantes !…
— Poète ! ce sont des raisons
Non moins risibles qu’arrogantes !…
………..
Où vont les Cygnes par milliers ;
Que tes strophes soient des réclames
Pour l’abatis des mangliers
Fouillés des hydres et des lames !
Ton quatrain plonge aux bois sanglants
Et revient proposer aux Hommes
Divers sujets de sucres blancs,
De pectoraires et de gommes !
….
De tes noirs Poèmes, — Jongleur !
Blancs, verts, et rouges dioptriques,
Que s’évadent d’étranges fleurs
Et des papillons électriques !

Surtout, rime une version
Sur le mal des pommes de terre !
— Et, pour la composition
De poèmes pleins de mystère
Qu’on doive lire de Tréguier
À Paramaribo, rachète
Des Tomes de Monsieur Figuier,
— Illustrés ! — chez Monsieur Hachette !
 
……………………………..

RENÉ-FRANÇOIS SULLY PRUDHOMME
 
Aux poètes futurs

Poètes à venir, qui saurez tant de choses,
Et les direz sans doute en un verbe plus beau,
Portant plus loin que nous un plus large flambeau
Sur les suprêmes fins et les premières causes ;

Quand vos vers sacreront des pensers grandioses,
Depuis longtemps déjà nous serons au tombeau ;
Rien ne vivra de nous qu'un terne et froid lambeau
De notre oeuvre enfouie avec nos lèvres closes.

Songez que nous chantions les fleurs et les amours
Dans un âge plein d'ombre, au mortel bruit des armes,
Pour des coeurs anxieux que ce bruit rendait sourds ;

Lors plaignez nos chansons, où tremblaient tant d'alarmes,
Vous qui, mieux écoutés, ferez en d'heureux jours
Sur de plus hauts objets des poèmes sans larmes.
 
in Les vaines tendresses
…………….

SVANTE SVAHNSTRÖM
 
Bouffer et baiser
respirer l’air des enfants
lire une rime
regarder à la télévision
les plus indigentes émissions
voilà les préférences du poète
 
Seul varie l’ordre
 
in Languier
 
…..
 
Poètes frères
poètes adversaires
poètes vieux cons
vous qui portez avec moi l’ambition
de dorer les mortelles consciences
Nos assonances entre elles contre elles
se heurtent se suivent, s'enseignent
enchevêtrent les siècles
dentelles sur les royaumes
Je prends appui sur vos vers
amis et ennemis poètes
pour desserrer encore les circonférences
des ouragans de l’entendement
 
 inédit
………………………………….

PAUL VERLAINE

Art poétique

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Ou l’Indécis au Précis se joint.
C’est de beaux yeux derrière des voiles,
C’est le grand jour tremblant de midi ;
C’est par un ciel d’automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !
Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la couleur, rien que la Nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !
Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L’Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l’Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine !
Prend l’éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d’énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l’on y veille, elle ira jusqu’où ?
Ô qui dira les torts de la Rime !
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d’un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?
De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée
Vers d’autres cieux à d’autres amours.
Que ton vers soit la bonne aventure
Éparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym…
Et tout le reste est littérature.
in Jadis et Naguère
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MATTHIAS VINCENOT
 
J’ÉCRIS

J’écris pour la liberté de dire
Et contre la facilité de la pensée qui se rassure
J’écris pour un murmure, dans le tumulte organisé
Pour un rêve plus ou moins lucide
Pour ne pas me tromper de monde
Pour ne pas me tromper de vie
Pour l’idéal entrevu
J’écris pour la beauté des choses
Pour livrer les fissures
Et creuser le sillon
En espérant m’être fidèle
Et que l’enfance est éternelle
 
 
in La chair des mots Ou l’art et la manière