vendredi 1 janvier 2021

Animal

 

              L'élan dans la nuit boréale - John Bauer   1882-1918                      

 

 AUTEURS

Charles Baudelaire *
Elsa Grave **
Jean-François Hérouard
Ono No Komachi*
Jean de Patmos **
Harry Martinson **
Birger Norman **
Svante Svahnström
Kerstin Söderholm **

*   présenté par Patrick Zemlianoy
** présenté par Svante Svahnström




ELSA GRAVE  1918-2003 – Traduction du suédois Svante Svahnström

Nuit de soie de porc

Nuit de soie de porc avec d’épais relents fétides dans l’étable
la truie ronfle dans son rêve
un rêve de doubles mentons et de crocs de verrat
de lait caillé et çà et là
une épluchure brunie de pomme de terre,
au plus profond du rêve coulent des ruisseaux de lait tourné
où un pan de la crème recèle encore le cadavre noir d’une mouche

Nuit de soie de porc
et les longues oreilles de la truie
agitent d’un frétillement la lutte patiente de l’air contre la puanteur rose
et l’odeur molle et fluide
Dehors la nuit se dresse bleue comme un commis d’étable dans des bleus tout neufs.

Nuit de soie de porc
et cette graisseuse chaleur rouge clair
saturée de gémissements de museaux ronds
des museaux qui s’agitent
qui cherchent qui tâtonnent
souvent ils dénichent un déchet moisi
au milieu du rêve de lait rance en torrent, 
tout au fond se trouve toujours noyée
quelque friandise pourrie

Nuit de soie de porc, oh,
sur le cours de lait avarié flotte
peut-être quelque soie jaunâtre
sera dévorée peut-être par
la truie même qui l’a perdue
se fiche dans sa gorge -

Nuit de soie de porc
avec d’épais relents fétides dans l’étable
la truie dort dans son coin
rêvant des rêves délayés de lait caillé
chauds come du bouillon -
peut-être tout au fond
se trouve quelque vieille friandise noyée ?

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JEAN-FRANÇOIS HEROUARD


POULICHE

flancs doux, naseaux frémissants
vulve de velours
son poulain à la mamelle.


PONEY

pure gaîté du galop
le poney s’enivre
de vent dans sa crinière.


CYGNE (1)

serein l’arc altier incurve
son albe isolée
sur la tourbe de l’ilôt.


CYGNE (2)

dessus l’onde il glisse en grâce
à terre volaille
empêtrée dans ses palmes.


BREVE VISITE DU MERLE

Noir se dresser stase intense
sautiller bec haut
saluer d’un froissis d’ailes.


PIC-VERT

Pic tout entiché d’insectes
tête en bas à force
ce tic te sacre toqué.


HIRONDELLE

D’un trait d’aile elle raye
l’air, crible l’azur de flèches
vire oblique et file.


SAUMON
Comment noble hauturier
t’ont-ils si leurré ?
Tu ne pensais qu’à frayer !


HUITRE

Jouis de chaque bouchée
dommage d’avaler rond
l’huître de la vie.


PAPILLON

L’ourlet de tes lèvres
palpite frais papillon
sur ma bouche émue.


EPEIRE

Perdues dans les galaxies
nos vies des gouttes de pluie

dans la toile d’une épeire.



………………………………………

JEAN DE PATMOS

Apocalypse - Traduction d’Ostervald 1744  

Chapitre 13


   1 Et je vis monter de la mer une bête qui avait sept têtes et dix cornes, et sur ses cornes dix diadèmes, et sur ses têtes un nom de blasphème.
2 Et la bête que je vis ressemblait à un léopard; ses pieds étaient comme ceux d'un ours, et sa gueule comme la gueule d'un lion. Et le dragon lui donna sa force, et son trône, et un grand pouvoir.
3 Et je vis l'une de ses têtes comme blessée à mort; mais cette plaie mortelle fut guérie, et toute la terre étant dans l'admiration, suivit la bête.
 4 Et on adora le dragon qui avait donné son pouvoir à la bête; on adora aussi la bête, en disant: Qui est semblable à la bête, et qui pourra combattre contre elle?
5 Et on lui donna une bouche qui disait de grandes choses et des blasphèmes; et on lui donna le pouvoir de faire la guerre pendant quarante-deux mois.
6 Et elle ouvrit la bouche pour blasphémer contre Dieu, pour blasphémer contre son nom et son tabernacle, et contre ceux qui habitent dans le ciel.
7 Il lui fut aussi donné de faire la guerre aux saints, et de les vaincre. Et il lui fut donné puissance sur toute tribu, langue, et nation.
8 Et tous ceux qui habitent sur la terre, dont les noms ne sont pas écrits dès la création du monde dans le livre de vie de l'Agneau qui a été immolé, l'adorèrent.
9 Si quelqu'un a des oreilles, qu'il écoute.
10 Si quelqu'un mène en captivité, il ira en captivité; si quelqu'un tue avec l'épée, il faut qu'il soit tué lui-même par l'épée; c'est ici la patience et la foi des saints.
   11 Puis je vis une autre bête monter de la terre, qui avait deux cornes semblables à celles d'un agneau, et elle parlait comme un dragon.
12 Elle exerçait toute la puissance de la première bête en sa présence, et elle faisait que la terre et ses habitants adoraient la première bête, dont la plaie mortelle avait été guérie.
13 Et elle opérait de grands prodiges, même jusqu'à faire descendre du feu du ciel sur la terre, à la vue des hommes.
14 Et elle séduisait les habitants de la terre, par les prodiges qu'il lui était donné d'opérer en présence de la bête, disant aux habitants de la terre de dresser une image à la bête, qui après avoir reçu le coup mortel de l'épée, était encore en vie.
 15 Et il lui fut donné d'animer l'image de la bête, afin que l'image de la bête parlât, et elle fit mettre à mort tous ceux qui n'adoraient pas l'image de la bête.
16 Et elle faisait que tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, prenaient une marque à la main droite, ou au front.
17 Et personne ne pouvait acheter ni vendre, s'il n'avait la marque ou le nom de la bête, ou le nombre de son nom.
18 C'est ici la sagesse. Que celui qui a de l'intelligence, compte le nombre de la bête, car c'est un nombre d'homme, et son nombre est six cent soixante-six.

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ONO NO KOMACHI - avec introductions de Patrick Zemlianoy

La poète Japonaise « Ono No Komachi »  qui a vécue au IXème et dont la vie est devenue un mythe entre légende et réalité à l’image de notre Clémence Isaure si chère à l’académie des jeux Floraux.

Ses poèmes sont construits selon  une forme bien particulière et parfaitement codifiée : le « Waka » proche (que les spécialistes pardonnent le Béotien )  de celle du Haïku plus connu en France

 A peu prés inconnue en France,  elle figure au japon dans le panthéon des grands poètes disparus ; certains trains rapides du réseau Shinkansen portent même son nom.

Elle incarne à la fois l’image de la  femme d’une grande beauté qui a suscité dans sa jeunesse de nombreuses passions amoureuses et connu les fastes du Palais Impérial ; elle est aussi cette vieille vagabonde abandonnée de tous et en proie à la nostalgie de son passé.
Voir aussi dans "Mescladis-l'assortiment"


En lien avec le monde animal, voici quelques « wakas » : 

Quand on entend la voix du rossignol chanter parmi les fleurs
ou celle de la grenouille qui séjourne dans l’eau
on comprend aisément que les êtres vivants se sont mis à faire de la poésie.


Tentative désespérée de courir derrière un désir perdu   

Partir ? Impossible
Sur le sentier au couchant
Le coucou montagnard
Sa voix une fois encore
Je veux à tout prix l’entendre

La nostalgie s’installe dans le cœur d’Ono no Komachi 

Au chant des cigales
Le hameau sur ma montagne
Dans la nuit s’enfonce
Hormis la bourrasque nul ne me visite
 
Inspiré par un homme sur le seuil de la mort :
Tel un héron des roseaux je vais me fondre dans l’enceinte des nuages

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CHARLES BAUDELAIRE - avec introduction de Patrick Zemlianoy 

Pour terminer sur une note plus classique inspirée par les animaux, voici des vers de Charles Baudelaire que doivent apprécier les amis des chats.

 Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.
 
Amis de la science et de la volupté,
Ils cherchent le silence et l’horreur des ténèbres ;
L’Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté.
 
Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin ;
 
Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques
Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,
Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
 

Les Fleurs du mal

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HARRY MARTINSON  1904-1978  


LE VER DE TERRE - traduit du suédois par Svante Svahnström

Qui vénère le ver de terre,
ce cultivateur sous l’herbe dans la profondeur de l’humus.
Il laboure la conversion de la terre.
Il travaille saturé d’humus,
muet d’humus et aveugle.

Il est le paysan d’en bas, celui du dessous
où les champs sont habillés pour la moisson.
Qui le vénère,
Le cultivateur tranquille, profond
L’éternel petit paysan gris de l’humus

………………………………………….


BIRGER NORMAN  1914-1995

SENTIER D’ÉLANS –  traduit du suédois par Svante Svahnström

Lentement sur de longues jambes la mélancolie suédoise avance
penchée sur le marais
La vie ne peut être secourue.
Le vague à l’âme suédois se tient caché dans la forêt.
Soupire avec sa poitrine granitée.
Le mufle porte le deuil depuis un millénaire

La vie ne peut être secourue, mais tète un jour d’été.
L’oreille tourne sa rugosité velue
écoute le vent et la chaleur
jouer et lisser le poil rude.

Des chansons peuvent s’écrire sur la mélancolie.
Celle-là peut devenir pour toi une confidente.
Une menace demeure dans la tristesse,
une bestialité livrée au rut, à l’épouvante.
Le vague à l’âme peut se dresser et peut frapper.
Jamais plus tu ne te relèveras.


…………………………………….

SVANTE SVAHNSTRÖM


Je la vis le premier
un peu plus bas
l’éclat barbare des écailles de sa robe
les coulées de rouge de bleu de jaune caressant son corps enivrant
et j’étais en apesanteur
Mon désir l’effleura
Elle tourna l’œil, leva son regard vers moi
Pas un son pas une respiration entre nous
Nous nous reconnûmes
Mais de moi pas besoin dans sa vie
Elle rabattit son œil globuleux
Son monde était ce pied de rocher
L’Océan lui appartenait
Et moi j’étais de ceux qui avaient conquis les mers
et pourtant devant son jardin j’étais un vagabond sans invitation
Cette créature n’a fait aucun cas de mon cœur insurgé
Je n’ai pas su être un poisson perroquet



Assiette sans viande légumes et champignons


En attendant mes commensaux
fort de mes kilos aux cent mille milliards de cellules
dans ma cuisine je coupe en quatre parts
la cellule unique de l’omelette
Mais je n’avais pas voulu la faire saigner
Réveillée de sa sieste de deux années
l’omelette est agacée par l’instrument
qui lui sectionne les veines
Les quartiers se cherchent
se trouvent et partent en une unie
raccommodée
La cellule unique écervelée s’en va en vitesse
court à quatre centimètres à l’heure
C’est qu’elle-même est sous-alimentée
Privée de cerveau elle n’ignore pas où sont ses pâturages
Selon le besoin elle s’étale
plusieurs mètres jaunes s’il le faut
pour aisément se rassasier
Descendante d’un bon milliard d’années de filiations d’ancêtres
celle que nomme les gastronomes gréco-latins
Physarum polycephalum
prospère une et divisible
demeure une et immultipliable
C’est la règle du blob
Par malheur mon omelette a pris la fuite
Aux commensaux je cuisinerai une crêpe


…………………………………

KERSTIN SÖDERHOLM 1897-1943


PARCOURS  

Je suis un tissu d’idées noires
Je ne connais pas les galeries de la taupe
sous les aspes et les aunes
Je veux apprendre le texte
dans les mailles de la toile d’araignée
ramasser des noisettes vertes
à la saison des sorbiers

Un épervier marron s’envola de moi          
mais je veux attraper une bergeronnette bleue
dans ma cage aux éclats de nacre
-Je veux refermer le livre des devoirs de souffrance
et ouvrir les feuilles à l’écriture dorée des saules



 





 

 

 

 

 


jeudi 3 décembre 2020

Paysage

  

Falling flowers -  Paysage de la dynastie Ming - Shen Zhou

 
 
AUTEURS
 
Naunou Auriol
Sabine Aussenac
Miloud Chabanne
Jean-Marie Delorme
Verner von Heidenstam*
Jean-François Hérouard
Henri Herteman
Didier Metenier
Catherine de Monpezat
Svante Svahnström
 
* Présenté par Svante Svahnström 



NANOU AURIOL
 
Montagnes
 
Une montagne du Nord aux cols amidonnés.
Une lune blanche, sur une eau bleutée,
Où passent les canoës
Sans indiens emplumés.
Ils ne rament plus.
Ils se sont tus.
Plus de panache,
La peur de l'Apache
n'est qu'une légende.
Parfois, sur la montagne, là-haut,
S'échappe une fumée...
Ce ne sont que des usines à papier.
Plus d' appels secrets des Sioux, aux aguets...
 
Une montagne du Sud, fiévreusement touchée,
a brûlé sa longue robe d'été.
Où sont donc, les oliviers, les pins,
Les cigales, les odeurs de sapin,
cette chaleur si douce entre les arbres verts ?
Forêt désolée, à la tristesse amère.
Vision asilaire aux portes de l'enfer.
 
Les isards craintifs des Pyrénées, sillonnent les précipices.
Courrez braves animaux et vous, ours, brun d'épice,
Fuyez le non-respect, la bêtise, l'Humain
Qui ne sait plus aimer au-delà de son bien.
Brave petite chèvre, perdue dans la montagne,
Innocente entêtée à la recherche du Monde...
Il ne fallait pas atteindre le sommet, sans arme, pour combattre le loup.
Mais mettre des lance-flammes à tes yeux de velours
et aiguiser tes cornes pour effrayer sa ronde !
 
Montagne jeune, belle, montagne usée, secrète,
Montagne énigmatique qui attire toujours...
L'espoir de l'exploit d'atteindre enfin tes crêtes,
Pour dominer l'Atlas. Se sentir grand et puissant.
Croire que tout tient dans sa paume ... un instant.
 
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SABINE AUSSENAC
 
 
Oh rendez-moi l’érablière

Aux confins de l’automne irisé de beauté,
Nous marchions en allées, un étrange cortège,
Admirant les feuillages aux multiples arpèges
Et tous ces pourpres offerts d'étoiles parsemés.

Oh rendez-moi l’érablière, toute engourdie
De neige en cathédrale. Le silence poudroie
Dans le vent, et la branche languissante ploie
Vers racines secrètes, doucement endormies.

Et puis tout ce sirop qui coule dans nos bouches,
Quand la cabane à sucre bouillonne de sang chaud,
De chaque meurtrissure, ce nectar aux cent eaux

Devenant comme une ambre où le soleil se couche.
Vois venir hirondelles en ce temple aux cents verts 
Les érables en été du Québec sont la mer.
 
 

Je me souviens souvent du granit du Sidobre

Je me souviens souvent du granit du Sidobre,
Des sentes oubliées comme un soleil d’octobre.
Comme au matin du monde les rochers s’élevaient,
Beaux géants tutélaires, immobiles guerriers.

Nous ouvrons les fougères comme on peigne une femme,
En marchant sur des mousses aux murmures secrets.
La source, serpentine, un grelot à nos âmes,
Toute ourlée de cresson, en attente de fées.

Tous ces noms aux symboles, Roc de l’Oie qui étonne,
Trois Fromages empilés par les siècles amusés,
Et puis le Lac du Merle aux fraîcheurs empesées :

Nous foulons en silence le Chaos qui résonne…
Je reviendrai bientôt, Autanette rêveuse,
Vers la Quille du Roy qui me rendait heureuse.
 
 
.........................
 

MILOUD CHABANNE
 
Partout où se posent nos yeux,  il y a un paysage...
Il y en a d'autres encore vierges avec zéro vue.
Avec deux yeux,  un paysage peut paraître un pays...
Quatre yeux sont nécessaires pour y voir le paradis.
 
1000ouds
 
 
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JEAN-MARIE DELORME
 
Les jardins publics font la ville ; ils sont à la fois la ville, la vie et la nature en ville... Paysage d’en ville… Ils nous posent des questions qui ne sont pas seulement d’ordre esthétique ou social, mais aussi d’ordre intime… et par là relevant de notre façon d’être et de vivre ensemble. Comment ces jardins publics peuvent-ils nous permettre de trouver ou de retrouver -à temps ou contre–temps-  notre espace propre, une liberté (ou une errance), une relation respiratoire avec les autres, le monde et la nature ? …
D’après Michel Péna, paysagiste, et le film : « Les jardins font la ville »
 
 
A l’été prolongé — Soir au Jardin des Plantes
 
A la tombée du jour,
jeu à la palanche : un paon
- branche après branche – monte à
son arbre palanquin ;
 
En temps imparti, l’espoir, l’effort
et puis l’oubli,
que sifflent - s’essoufflant -
les gardiens du moment.
 
Douceur, douleur,
grandeur des choses à leur descente ;
tandis que le paon
monte encore !
 
Du soir au Jardin, se ralentit
le sang végétal ;
tissage, et métissage,
du lourd et du léger.
 
Basculement de sources : la lumière
est un cri mourant, qui n’est déjà
plus qu’un jeu,
d’échos, et de reflets.
 
Petites tortues de silence, grenouilles
agiles, suspendues,
et qui – ailleurs – veillent
au cœur du temps du cœur.
 
Ce sont -dans la lumière tarissante et rase-
ruissellements, fables incertaines
aux bouches du granit, et murmures du désir
aux  tables de mousses basses.
 
Ce sont phosphorescences lentes,
odeurs tièdes du buis, de romarin, lentes infusions,
quand tournent sur leurs gonds
les lamentins du soir.
 
Ainsi, en nous, s’ouvrent
et se ferment des jardins de ville ;
à heures et jours variables, suivant
les cinq saisons d’un cœur constant.
 
Îles du temps, jardins
fermés aux jours d’intempéries :
pour causes de vents
trop violents - est-il précisé -.
 
Car c’est à l’endroit
où une feuille se pose,
se coud à la terre, que sont
les racines du vent.
 
 
 
Jean – Marie  Delorme
7.03/21.O6.11 – Toulouse
………………………………
 
 
VERNER VON HEIDENSTAM 1859-1940
Membre de l’Académie suédoise 1912-1940  Prix Nobel 1916
 
Ur TIVEDEN  1895 – De la forêt de TIVEDEN (au Sud de la Suède, près du lac Vättern)
Traduction Svante Svahnström  
 
 
Écoutez la grave musique de deuil des pins
sur des tambours désaccordés et des trompes en mode mineur,
un hymne du mont des sorcières avec hurlements et soupirs
dans un paysage désolé chanté par des trolls.
 
Les temps d’avant les hommes hantent ces lieux
sous la danse couinée des moustiques
Ici verdissent les descendances des forêts de fougère
Ici sont suspendus des blocs roulés cernés de mousse
entassés en murailles cyclopéennes
Ici le tronc putrescent du marécage plonge
tel un monstre lacustre vers l’orée de l’eau
et projette en l’air sa gueule dégoulinante
Les racines des pins aux cuirasses de reptile
se tiennent debout trempés dans la boue comme des pattes de lézard
se tiennent, extirpées de la terre, comme de grosses araignées
près du précipice des sacrifices où le sentier devient vertige.
Mais, halte ! Un front velu brise
le filet fragile des ramilles et renverse
dans la bruyère des souches desséchées.
C’est l’élan. Immense et pesant
comme une mastodonte, il étanche
sa soif dans le marécage et contemple
avec des yeux sauvages la paroi de la montagne,
Et l’eau ruisselle en filets argentés
d’un museau au souffle bruyant et d’une barbe drue.
Ici rampe, comme craignant la lumière du ciel,
le pin orgueilleux sur la poussière du sol
Voyez les montagnes, elles ne s’élèvent pas en sommets
blanchis par des neiges éternelles, mais bas et gris
elles se recroquevillent comme des serfs
vêtus de pâles manteaux usés décolorés.
Et choisirions-nous les mots les plus sombres de la langue,
ils ne seraient pas assez sombres, pas assez lourds
pour peindre en poésie la terre natale
qui prêche son glacial et éternel : Renonce !
comment le paysan rompt son pain noir,
résonne le fracas des pierres sous sa charrue
Combien bas, combien gris, combien dépourvu de joie
se tient le paysage autour de mon sentier
Pays de ma naissance, tu me salues
en haillons et pauvreté.
 
 
………………………………………
JEAN-FRANÇOIS HÉROUARD
 
 
ANTANARIVO SOUS L’ORAGE
 
Lorsque sous un ciel à grands dessins de nuages sombres
la pourpre de la boue en fonçant s'absorbe dans le sol
les toits prennent cette teinte d'ardoise que leur fourbit l'orage.
 
Alors de son immense balcon sur les rizières
qui dans la plaine luisent en plaques d'acier
la ville semble construite d'un métal rougi qui va s'éteindre
tandis que les bougainvillées drapent de leur intense violet
ses escaliers, ses murailles et ses fortins.

Sous ces ciels énervés vibre encore électrique et fébrile
le souvenir des grandeurs enterrées
aux mausolées des collines royales.
 
 
 
CRÉPUSCULES À NOSY BÉ
 
Orange voasary sous le bleu calme
le soleil s'exsangue.
Lentement s'éteint la plainte.
 
Grève carmine étalée
pour offrir ses moires
au sombre bleu manga de la nuit.
 
 
……………………………………
 
 
HENRI HERTEMAN
 
Ces textes "récoltés " parmi d’autres que j’agence depuis les années 70 sont regroupés par ce thème « Rives Garonne « car liés au lieu Garonne de mon enfance à ce jour.
Des textes font référence directement ou métaphoriquement à Garonne et ses abords, ils sont de formes diverses au gré des émotions que les ont suscitées.
 J’écris peu, seulement par à coups d’émotions, sinon a travers la musique lors de mes échanges musique /textes avec des lecteurs/auteurs .
 Ce recueil est dédié à Richard Laborier qui nous a quitté en mars 2020, avec qui nous faisions des lectures /musicales avec comme sujet Saint John Perse ( Anabase, Chroniques )
 
 
Quartier Garonne ( extrait )
 
À ce lieu Garonne courbe un flanc
Élargit ses hanches en coulées lascives
Courants d’offrandes pour nos berges
Breuvage pour nos yeux de soif.
Le haut du bourg se mire là
Reflets infidèles des roches englouties
Saignées d’eau mouvantes renouvelées
Clocher en exergue mirador serein.
Le « Campet » signale les aurores
Veilleur aux façades ambrées
Refuge au soleil chaud de l’été
Baume capiteux des fleurs d’acacia.
« Campet » petit champ du patois
De même « Carelots » aux jardins clos
Murs de galets refuges d’escargots
Labyrinthes du cache-cache des enfants.
Baisers furtifs dans les couloirs gris
Tabac des grands appels au grandir
Ruelles ombrées sauf au midi de l’été
Comme rivières à sec sans paroles
 
Canal du midi
Marcheur aux bords du canal
Yeux captés par l’horizon en trait
Platanes cortèges silence de vue
Ou comme œillères de cheval
En cap tracé autre chemin de halage
Vie derrière ne se retourne
Vie aussi peut rejaillir parfois
Eaux des siphons contournés
Eaux des résurgences collinaires
Épurées par sables et graviers
Crues tamisées d’âge en âge
L’essentiel encore dans le souffle
Pour marcher marcher marcher.
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Astre prodigue
Lune dégouline à travers branches
Blanchit roches à portée de pas
Là-bas aussi aux confins de vue
Je reste dans l’ombre malgré.
Lune émaille surface d’eau
Blafarde reflets cachés des yeux
L’obscur en mire sur les champs
Je cherche la lisière à ce lieu.
Lune égrène cailloux phosphores
Chemine avec vent serti de nacre
À blanc dans les voies secrètes
Je cueille la tourmente à venir.
Lune assène gel à l’herbe plaquée
Glace le cœur pourtant abrité de chair
Le sang prodigue sa chaleur inversée
Je glisse vers l’ailleurs présent.
 
( Garonne : extrait )
Garonne coule en espaces temporels, dans mon corps d’enfant, d’adulte, de presque vieux, en ce matin de soleil d’automne encore assez chaud pour accumuler en nous des réserves pour l’hiver. Mes yeux roulent sur les rives hautes du Petit Nice, point de mire de la cité ancienne bâtie de galets prélevés à ses pieds et de briques pointillant les rondeurs.
De mon quartier d’enfance, il n’y avait qu’une petite place et une ruelle à longer pour que mes regards cabotent sur les flots, glissent sur les cailloux lavés indéfiniment par les courants sonores. Garonne : fleuve familiarisé, humanisé, tant, qu’il était la vie même du Village. « On va à Garonne ! », « Garonne déborde ! », « Garonne charrie ».
……………………………………….
 
DIDIER METENIER
 
 
C'est en pays
de Cèze
à l'heure des cigales
qu'apparaît par magie
la pupude cendrée
son port de tête altier
ses petits sautillés
un arrêt sur i
mage
impose le respect...
puis elle disparaît...
hôte du Bois Barbu
qui garde les secrets
 
 
En occitan :
pupude - huppette
……………………………………….
 
CATHERINE DE MONPEZAT
Méditation et pensées chloro.. coquinées ...
                           
      Le temps
 
   1)           Le temps : ce bien précieux
                  Qui nous sert de son mieux
                  Le temps cadeau de Dieu
                  Un long regard des cieux
 
Le temps d'apprendre à  vivre
         tourné vers l'avenir
Le temps d'apprendre à rire
         aux pages: souvenirs
Le temps d'apprendre à lire
         sur les feuilles fanées
Le temps d'apprendre à  suivre
         l'Étoile et le Berger
 
    2)          Le temps n'a pas de prix
                  Il est maître en nos vies
                  Le temps plus fort qu'un cri
                  Nous appelle en ami
 
Le temps de se redire
       les mots trop oubliés
Le temps dans un sourire
       aussi court qu'un baiser
Le temps de revenir
       aux joies éparpillées
Le temps dans un soupir
       d'accueillir, de prier
 
    3)           Le temps d'Éternité
                   Qui passe tout à  côté
                   Le temps comme un bonjour
                   Fidèle et plein d'amour
 
Le temps de voir passer
       toutes nos idées folles
Le temps de regarder
       les oiseaux qui s'envolent
Le temps pour écouter
       le ruisseau qui rigole
Le temps de rassembler
       les peines en farandole
 
     4)            Le temps chaque matin
                     nous réveille en chemin
                     Le temps entre nos mains
                     se pétrit  comme un pain
 
Et le temps de comprendre
         la peur et son galop
Et le temps pour surprendre
         le sourire, le sanglot
Et le temps pour entendre
         la plainte du vent chaud
Et le temps de reprendre
         la vie du côté : beau !
 
                                      Sœur Catherine
 
 
 
Un jardin de Lumière
 
1)
Un jardin de lumière dans un volcan en feu
Pour cacher la détresse, le doute, la foi, les voeux
Qui implosent en secret, et même au fond en creux
Avant que de flotter comme de longs cheveux...
 
2)
Une lave brûlante laboure encore nos terres
Et toute l'eau du ciel et toute l'eau des mers
Pour arrêter le feu ne pourront rien y faire
La vie passera bien les portes de l'enfer...
 
3)
Si nos fenêtres s'ouvrent au souffle d'ouragan
Peut-être les oiseaux nageront dans le vent
La sève montera dans les fleurs comme un sang
Au jardin de lumière un parfum se répand...
 
4)
Un volcan de tendresses dans un jardin fleuri
Peut recevoir du ciel, les étoiles la nuit...
Elles scintillent en nos cœurs en nos corps en nos vies
Et feront s'embrasser le soleil et la pluie.
 
5)
S'il y a mélange en nous de douceurs, de violences
Qui s'épousent en secret et se cognent en cadence
Ne les séparons pas dans leur folle alternance
Elles sont le jour, la nuit et portent leur semence.
 
6)
Que peut faire la pierre qui écrase la vie...
Du tombeau noir et vide, Dieu un jour s'est enfui
Et Il passe avec l'homme au combat de la nuit
Du volcan en furie au jardin ébloui.
 
Sr Catherine.  Novembre 2020
 
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SVANTE SVAHNSTRÖM

Dans mon assiette géographique
la Turquie est un bifteck montagneux
mariné dans une mer de rakı
 
Voyez dans ses vallées
comme les arbres si rares 
scintillent d'éparses hachures de persil
 
Les grains de sel disséminés
moulus comme des cités dévastées
témoignent de grandeurs ensevelies
 
En haute Cappadoce poussent
les champignons calcaires habités
qu’effrite sans trêve
le ventilateur de la cuisinière
 
Voici Istanbul la puissante, la glorieuse
fortifiée d'une rondelle de piment
 

MER BALTIQUE
 
Dans le froid la mer redevient vierge
Ses fruits sont à nouveau inexpugnables
mais contre des étraves d’acier
son innocence se perd fatalement
encore et encore
L’hymen de l’hiver se lézarde
en chenaux pour humains
et bientôt se dissout la membrane
entre côtes consentantes
La houle estivale frise son giron
et dans son intimité fouillent les chaluts des marins
La mer se donne aux peuples
 
 
(La Mer baltique est entourée de neuf nations)
 
 
 
 
 Au cirque immobile
en haut de l’échelle torsadée
le silence en troupeau des vaches vous accueille
Le vent fait office de bonimenteur
 
Avec peu de retouches
le programme est resté permanent
depuis des millions de printemps
 
Les hommes prennent place au milieu de l’année
sous ses crêtes tranchantes qui lacèrent l’horizon
et ses cimes rugueuses qui frottent les semelles des nuages
 
Or, les artistes sont tous en congé
Taquets motteux voltigeurs
chamois funambules
lagopèdes chanteurs
guettent et attendent le départ des badauds
 
Seuls les serpents brillants des sources se jettent des falaises
rongent leur passage immémorial dans les crevasses
De leurs cours transparents se reflète un clin d’œil de truite audacieuse
 
Attendant les artistes c’est la Nature qui se donne en spectacle à Troumouse
 
Forain suprême la Vierge préside en prière au promontoire
et clôt les séances aux frissons granitiques