mardi 23 décembre 2025

Calligraphie


Véronique Ayala  2025



AUTEURS

Invitée : CLAUDINE CANDAT (présentation et poèmes après les poèmes sur le thème du jour)

Louis Aragon*
Sabine Aussenac
Saïd Benjelloun
François Cheng *
Lise Durand
Li Bai **
Didier Metenier 
Svante Svahnström

Présenté par :
Said Benjelloun *
Agnès Laplaze **



LOUIS ARAGON


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SABINE AUSSENAC


Haïku du pinceau 

Kimono fleuri
un pinceau doucement joue
la Geischa écrit 

…………

La dernière lettre

Elle surgira derrière un secrétaire
Tel un fleuret à main de mousquetaire
Poussiéreuse veloutée toute gondolée
On aura bien du mal à savoir la déchiffrer
Il faudra vite quérir aieule 
Car à comprendre elle sera la seule
De sa voix chevrotante et des ses yeux bleus fanés
Elle énoncera ces paroles surannées
Caressant presque avidement ce papier
Comme maîtresse au retour de son guerrier
Et en ces fragiles mains de soie
Cette lettre comme biche aux abois
Bondira en quelque cœur ému
Souvenir des forêts aujourd’hui disparues
Mémoire d’un temps où papier donnait vie
Où les livres chantaient tels merveilleux amis
Les machines peu à peu de leurs pas de géants
Avaient volé les cœurs et propagé néants
Les écrans les plasmas les fils les ondes folles
Ils avaient étouffé les siècles en farandole
Ne demeuraient que les communications virtuelles
Même les écoles pour le savoir furent cruelles
Et lorsqu’après la Bombe le monde retentit
Des timides survies des insensés maudits
Ce furent les ventres et les terres que l’on privilégia
Et bientôt les cultures écrites on effaça
Plus jamais de lecture poésie plus jamais
Hugo Racine Sophocle et même Rabelais
L’homme redevint primate
C’est la faute à Socrate

Les histoires disparurent et aussi les mémoires
Le passé soudain ressembla à quelque grand trou noir
Mais un jour en Taïga ou peut-être en Afrique
Et même des deux côtés de ce vieux Pacifique
Des enfants commencèrent avec terre à jouer
Ils riaient et tentaient une règle de jeu de fixer
Leurs mains et les bâtons tracèrent dans le sable
La naissance espérée de cette ancienne fable
De ce don naquirent à nouveau des traces et des désirs
L’écriture engendra des mondes à conquérir
Papyrus tablettes d’argile et même parchemins
Les lumières passées enfin ouvraient destins
Et tout recommença…
Mais nous ne serons plus là.

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SAÏD BENJELLOUN

Au fil du temps
J'ai égrené mes mots
Pour colorier mes rêves
J'ai séparé la pince
Pour en faire mon sceptre
De prince
Pour semer mes lettres
Et tracer mes sillons 
Pour chanter la cigale 
Et le grillon
J'ai étiré mes vers
En styles divers
Du kufi 
Au maghrébi
Du fin roseau
Au discret pinceau
Mélangeant encres
Et pigments
Je vogue au grès des vents
Toujours étonné
Des nuances
Qui éclairent
Mon papier en transe
Et des flammes
Qui s'envolent
De mon calame
Enfants avec les enfants
Patient avec les impatients
J'offre au gré des rencontres
Des fruits hors saison
Comme ça
Sans nulle raison.

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FRANÇOIS CHENG


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LISE DURAND

Calligraphie
Orthographe, morale
Je n'aime pas les codes.
Ton côté rebelle
Dirait une amie.
Mais sans ce côté rebelle
Je serais morte
Depuis longtemps.
Et je crois
Que pour être vivant
Il faut
Casser les codes
Qu'on nous a appris
Pour
Avec authenticité
Vivre notre vie
Sans méchanceté
Et sans envie...
                                   Toulouse le 5 décembre 2025

……..

Elle était une brillante élève
Sauf en calligraphie
Et sa mère lui reprochait
De ne pas avoir tout parfait.
Mais un jour elle s'est moquée
De tout sauf de la bonté.
Alors elle s'est rendu compte
Qui vraiment elle était
Loin des conventions
Et des normes
Et elle a cessé de pleurer.
                                
                                   Toulouse le 5 décembre 2025

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LI BAI  Chine  701-762


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DIDIER METENIER


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SVANTE SVAHNSTRÖM 

GÉNÈSE MYTHIQUE DU CALLIGRAPHE

         Runes-Scandinavie


Eekaya - Philippines

Égypte

Arabe

Maya - Mexique

Tangsa-Khimun - Tibet

Dans ce monde-ci
en ces temps-là
les disparités étaient solides et dispersées
Les choses se montraient sous les yeux du monde
dissemblables
jusqu’aux oreilles les sons se propageaient 
pour arriver sans ressemblance
d’un lieu à l’autre se distinguaient les mouvements des mains
En ces temps n’existaient pas les signes, il manquaient des consignes
La nécessité devint décision
Il fallut que naisse un calligraphe
Après un temps d’immersion de l’adulte nouveau-né
le calligraphe savait doter les continents
de nœuds, d’échelles
de crochets, de poteaux
Dans chaque vallée dans chaque clairière et sur les plaines
à travers des siècles en séquence désordonnée
des droites et des volutes prenaient du sens 
Des verticales devenaient runes en pays Germain 
et tangsa-khimhun au Tibet 
Des frisottis se muaient en boucles philippines eskaya 
et arabes ruqaa
Après les dessins tracés d’Égypte 
et les reliefs des Mayas 
les crochets japonais du hiragana et indiens du devanagari  
puis les échelles cunéiformes du Croissant fertile
et oghamiques irlandaises
élargirent le nuancier des signes offerts aux sachants-lire
de tous les clans de tous les voisins
des territoires
sur presque toute la courbe terrienne
Le travail du calligraphe fut vaste 
sans être encore tout accompli
Le travail restant du calligraphe roseau en main
consiste à maintenir en vie ses créations
et à emprunter dans le même mouvement 
à chacune des parts d’étoffe
composantes en fusion d’un lettrage pour le troisième millénaire
celui où toute main tenant une plume
reconnaîtra et pourra jubilante clamer :
« Dans ces courbes dans ces tiges il y a de moi je les habite  ! »

Hiragana
Japon

Devanagari
Inde
 

Cunéiforme
Mésopotamie
 


Ogham
Irlande


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 CLAUDINE CANDAT     poète invitée 18 décembre 2025

Claudine Candat, est la lauréate 2025 du concours de poésie des Gourmets de Lettres et a été lauréate en 2024 du concours de poésie de l'Académie des Livres, parmi d'autres distinctions. Ayant grandi dans une famille d'artistes, elle dit avoir très jeune été foudroyée par Musset et Baudelaire. Aussi, dès l'adolescence son talent s'exprime dans une importante création poétique. Cette période de création poétique s'arrêtera et sera suivie plus tard par l'écriture en prose, notamment du roman fantastique. Revenue à la poésie avec des poèmes de circonstance, elle fait la connaissance de Michel Cosem, qui la publie dans Encres Vives. Et c'est en 2024 qu'elle publie sous le titre "Mon opium est dans mon coeur" des poèmes de sa période de poète précoce. C'est avec le récit de son parcours et une sélection de ce livre qu'elle nous a mieux fait connaître sa poésie.

LA POÉSIE

Je suis l’orage ravalé l’éclair barré
Entre les dents de la violence,
La jument aux rênes de vent
Qui rumine la tempête.
Je suis la bavure des plages,
Neige, pèlerinage des corbeaux,
La bouteille des matelots sans navire.
Je suis la gifle des dimanches,
La blessure du quotidien
Au seuil des minutes bancales.
Je suis les lèvres modulées
A toutes les pages,
L’image aux yeux crevés qui boit le silence.
Je suis la fontaine qui lance
La soif aux mirages,
La faim crucifiée des lèvres
Aux croix des vendanges.
Je suis le poisson qui fuit, lune des rivières,
Vers l’océan, relent d’aventure.
Je suis le poulpe qu’enlacent
Les cris des noyés,
Le vin vomi des festins, la nappe souillée d’ordures.
Je suis la main brisée des offrandes,
Le sourire sans visage
Tendu aux joues des douleurs.
Je suis l’ignorance aux sandales d’or,
Pointes de soleil vers la terre sombre,
Je suis l’étoile aux branches brisées
Pendue au couchant comme au cou des hommes,
Je suis la coupure d’or aux yeux des enfants,
La fusée qui éclate sur les servitudes.
Je suis la timbale amère du soldat
Peuplée de balles et de grenades,
Le fusil déchiré aux ronces du sang.
Je suis la révolte aux raisins noirs
Foulés aux pieds de l’écriture,
Je suis la suprême insulte
Ferment des cerveaux meurtris,
La mémoire resouvenue,
Le futur à reculons.
Je suis le verbe qui trempe
Dans les puits de l’insolence,
Le seau lourd de larmes
Aux margelles de l’amour.
Je suis le murmure qui rampe
Entre les doigts des forêts,
Les yeux verts comme fenêtres
Fermés aux cils des prairies.
Je suis la lampe qu’allume
Le baiser de l’univers,
La brûlure du langage
Dans la poitrine des mers.
Je suis et ne suis que pour être
Dans les bouches, déchirée,
La source où la nuit s’empoisonne,
Où la lumière déteint
Et je ne meurs que pour être
Sur mes banquises, exilée,

L’ULTIME CHANCE DE VOYAGE.

À MON PÈRE, LE PEINTRE

Certains se lèvent tôt pour aller au bureau,
A l’usine, à l’école ou bien sur un chantier.
Toi qui n’as jamais sué à l’ombre d’un métier
Tu te lèves pourtant à l’heure du travail
Car le premier rayon est l’aube d’un tableau
Qui ne te laissera jamais plus en repos.

Tu affûtes tes pinceaux sur les pierres des songes,
Tes univers s’enroulent aux crinières des rêves,
Mais que c’est dur parfois d’être trop à l’avance
Ou d’être demeuré au plus pur de l’enfance !
On ne peut plus dormir sans inventer sans cesse
Des arbres qui jaillissent où jaillissaient des sources
Et des sources roulant des soleils qui se blessent
Aux lourds galets du vent transpercés de lumière.

Et dans les puits profonds où stagnent les mystères,
Noir sabbat de sorcières qui s’habillent de nuit
Et mènent à l’abreuvoir des troupeaux de comètes,
Tu puises des couleurs qui te brûlent ou te glacent.
Ah ! Qu’il est difficile de démêler les nuances
De fruits qui n’ont jamais incendié nos vergers
Ou d’ourler une écume à la robe de plages
Où même les galères n’osent pas jeter l’ancre.

À ceux qui te croient fou et ne voient pas plus loin
Que les petits oiseaux et les petites fleurs,
Qui ne font qu’imiter les maîtres d’outre siècle
Mais les auraient maudits s’ils les avaient connus,
Je dirais à ceux-là que plus fous que les fous
Tu rejoins d’un coup d’aile les plus sages des sages
Qui balaient la poussière et ouvrent le passage
A l’invisible pur que dénude la vue.

Tu es assez à l’avance pour savoir qu’ils ont tort,
Que les rêves d’enfant sont toujours les plus forts.
Et quand tu dormiras dans le creux de la terre,
Les yeux pourtant ouverts sur tous les arcs-en-ciel,
Tes tableaux partiront conquérir les planètes
Sur des voiles trempés dans le sang d’un soleil.



LE PRINTEMPS

Toi qui mêles si bien le printemps et la pluie,
Toi qui poses des fleurs sur les herbes gelées,
Ressembles-tu à ma jeunesse ?
Que tes jardins me plaisent
Et tes pluies me ravissent !
Dansez main dans la main
Garçons et filles aux yeux brillants,
Moi je reste seule sous les arbres.
Regarde le soir qui meurt et qui tremble,
Que les larmes ont un goût amer,
Regarde le soir car il te ressemble,
Le bonheur est entre deux peines…
Oh ! Toi qui m’as parlé d’amour, d’amitié et de liberté,
Toi qui m’as fait croire que la peine n’existait pas,
Regarde-moi pleurer.
Les oiseaux sont tristes au printemps
Quand on ne sait plus ce qu’ils chantent.
Je ne sais si je vais vers l’été ou l’automne.
Le merle qui siffle sous ma fenêtre
Quand il fait encore nuit
Me donne un peu de joie
Mais j’ouvre mes volets et je vois
Qu’aujourd’hui ressemblera à hier.
Robes d’organdi et sandales bleues,
Envolez-vous vers la lumière,
Moi j’ai perdu mon chemin…
Si je pouvais te ressembler
Toi qui danses et qui aimes,
Si je pouvais te ressembler…
Cette rêverie me fait mal.
Je rêve,
Mon opium est dans mon cœur,
Je rêve,
Le bonheur vient et s’efface…
Toi qui me cries sois heureuse,
Mon cœur qui ne peut pas l’être,
Printemps, tu as perdu la partie,
Je suis un éternel automne.

NEIGE

Il neige d’arbre en arbre,
De maison en maison ;
Quelle étrange moisson
Sous la faux des églises !
Et que l’hiver revienne
Avec ses bouquets blancs,
Vienne est toujours la même :
Elle attend la saison
Où fleurissent les bals au profond des palais,
Elle attend la musique d’un Brahms ou d’un Schubert,
Les joyeuses rumeurs d’une valse où s’enlisent
Les dernières langueurs d’une Lettre à Elise.

Il neige, seule danse la neige
Sous le plafond blafard d’une soirée sans fête
Et les tramways s’entêtent
A crisser sur le givre
D’un chemin que le rail n’a jamais délivré.
Et toi tu glisses en vain sur la glace du temps,
Espoir qui n’est ni d’été ni d’automne,
Tu regardes le ciel, et ton unique étoile
Est celle-là si blême qui fond dans les cheveux
D’une passante au loin, d’une étrangère
Qui a cueilli la neige au hasard d’un voyage.

À L’AMI DE HAUT VENT

À changer de maison comme de paysage
Tu n’as pu retenir l’empreinte des visages
Qui tourmentaient l’envers de ta ligne de cœur.
Le vide de tes mains s’enflait du vent du large
Quand tu suivis la feuille qui s’envole et s’en va
Joncher l’âpre saison des amitiés perdues.
Tu avais mis à ta bouche un vieil air de marine
Mais au fond de tes yeux l’étoile du berger
Pleurait le souvenir des visages éteints.
Amitiés de haut vent, de folles transhumances,
Tu les reconnaissais à leurs airs de douleur
Qui voilaient leur sourire de pâles saltimbanques
Aux roulottes égarées dans d’étranges forêts.
Leurs demeures s’ouvraient, provisoires palais
Où tout se partageait sans rien se demander.
Et puis tu repartais ; ton bagage s’enflait
De ce que tu laissais au creux de leurs maisons.
Tu repartais pourtant, et leurs airs de douleur
Faisaient à ta souffrance un voile de pudeur.

Mais un jour tu tombas dans un désert d’Afrique.
Leurs fusils ne savaient que la langue des loups.
Ton sang fit sur le sable un arbre de corail
Qui avait pris racine au-delà des frontières,
Dans cette terre à vif qu’on appelle le cœur.

 MUSIQUE

Quand j’entends cette musique-là
J’ai envie de déchirer les roses,
De crever un à un les nuages dans le ciel,
De barrer le soleil d’un coup d’orage.
J’ai envie de m’étendre là
Où s’entassent les feuilles mortes,
Mêlant leur lumière aux grisailles des parcs,
Comme une morte.
J’ai envie d’oublier l’automne et le printemps,
D’effeuiller les saisons comme des pâquerettes,
De m’arrêter à la folie
Et d’ouvrir la coquille écarlate du rire
Sur une plage de malheurs
Et d’écrire sur le sable noir
Un grand poème qui déchaînerait des tempêtes
Dans vos cœurs.

Quand j’entends cette musique-là
J’ai envie de partie à l’autre bout des mots,
Là où leurs feux calcinent
La forêt de nos rêves,
Là où ils chantent à tue-tête
Leur chant de prisonniers
Derrière les barreaux de nos têtes
Et qu’ils font s’écrouler les prisons
Du langage
Et qu’un oiseau en sort,
L’aile blessée par sa cage
Mais de sang embellie,
Et que cet oiseau chante
Bien plus haut que la mort.
Alors cette musique me fait aimer les roses
Que déchire l’hiver,
Les nuages amers où sommeille l’averse
Et l’éclair du soleil qui barre les orages.

 

Mon opium est dans mon cœur, Éditions Il est Midi 2024

 















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