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LA POÉSIE
Je suis l’orage ravalé l’éclair barré Entre les dents de la violence, La jument aux rênes de vent Qui rumine la tempête. Je suis la bavure des plages, Neige, pèlerinage des corbeaux, La bouteille des matelots sans navire. Je suis la gifle des dimanches, La blessure du quotidien Au seuil des minutes bancales. Je suis les lèvres modulées A toutes les pages, L’image aux yeux crevés qui boit le silence. Je suis la fontaine qui lance La soif aux mirages, La faim crucifiée des lèvres Aux croix des vendanges. Je suis le poisson qui fuit, lune des rivières, Vers l’océan, relent d’aventure. Je suis le poulpe qu’enlacent Les cris des noyés, Le vin vomi des festins, la nappe souillée d’ordures. Je suis la main brisée des offrandes, Le sourire sans visage Tendu aux joues des douleurs. Je suis l’ignorance aux sandales d’or, Pointes de soleil vers la terre sombre, Je suis l’étoile aux branches brisées Pendue au couchant comme au cou des hommes, Je suis la coupure d’or aux yeux des enfants, La fusée qui éclate sur les servitudes. Je suis la timbale amère du soldat Peuplée de balles et de grenades, Le fusil déchiré aux ronces du sang. Je suis la révolte aux raisins noirs Foulés aux pieds de l’écriture, Je suis la suprême insulte Ferment des cerveaux meurtris, La mémoire resouvenue, Le futur à reculons. Je suis le verbe qui trempe Dans les puits de l’insolence, Le seau lourd de larmes Aux margelles de l’amour. Je suis le murmure qui rampe Entre les doigts des forêts, Les yeux verts comme fenêtres Fermés aux cils des prairies. Je suis la lampe qu’allume Le baiser de l’univers, La brûlure du langage Dans la poitrine des mers. Je suis et ne suis que pour être Dans les bouches, déchirée, La source où la nuit s’empoisonne, Où la lumière déteint Et je ne meurs que pour être Sur mes banquises, exilée,
L’ULTIME CHANCE DE VOYAGE.
À MON PÈRE, LE PEINTRE
Certains se lèvent tôt pour aller au bureau, A l’usine, à l’école ou bien sur un chantier. Toi qui n’as jamais sué à l’ombre d’un métier Tu te lèves pourtant à l’heure du travail Car le premier rayon est l’aube d’un tableau Qui ne te laissera jamais plus en repos.
Tu affûtes tes pinceaux sur les pierres des songes, Tes univers s’enroulent aux crinières des rêves, Mais que c’est dur parfois d’être trop à l’avance Ou d’être demeuré au plus pur de l’enfance ! On ne peut plus dormir sans inventer sans cesse Des arbres qui jaillissent où jaillissaient des sources Et des sources roulant des soleils qui se blessent Aux lourds galets du vent transpercés de lumière.
Et dans les puits profonds où stagnent les mystères, Noir sabbat de sorcières qui s’habillent de nuit Et mènent à l’abreuvoir des troupeaux de comètes, Tu puises des couleurs qui te brûlent ou te glacent. Ah ! Qu’il est difficile de démêler les nuances De fruits qui n’ont jamais incendié nos vergers Ou d’ourler une écume à la robe de plages Où même les galères n’osent pas jeter l’ancre.
À ceux qui te croient fou et ne voient pas plus loin Que les petits oiseaux et les petites fleurs, Qui ne font qu’imiter les maîtres d’outre siècle Mais les auraient maudits s’ils les avaient connus, Je dirais à ceux-là que plus fous que les fous Tu rejoins d’un coup d’aile les plus sages des sages Qui balaient la poussière et ouvrent le passage A l’invisible pur que dénude la vue.
Tu es assez à l’avance pour savoir qu’ils ont tort, Que les rêves d’enfant sont toujours les plus forts. Et quand tu dormiras dans le creux de la terre, Les yeux pourtant ouverts sur tous les arcs-en-ciel, Tes tableaux partiront conquérir les planètes Sur des voiles trempés dans le sang d’un soleil.
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LE PRINTEMPS
Toi qui mêles si bien le printemps et la pluie, Toi qui poses des fleurs sur les herbes gelées, Ressembles-tu à ma jeunesse ? Que tes jardins me plaisent Et tes pluies me ravissent ! Dansez main dans la main Garçons et filles aux yeux brillants, Moi je reste seule sous les arbres. Regarde le soir qui meurt et qui tremble, Que les larmes ont un goût amer, Regarde le soir car il te ressemble, Le bonheur est entre deux peines… Oh ! Toi qui m’as parlé d’amour, d’amitié et de liberté, Toi qui m’as fait croire que la peine n’existait pas, Regarde-moi pleurer. Les oiseaux sont tristes au printemps Quand on ne sait plus ce qu’ils chantent. Je ne sais si je vais vers l’été ou l’automne. Le merle qui siffle sous ma fenêtre Quand il fait encore nuit Me donne un peu de joie Mais j’ouvre mes volets et je vois Qu’aujourd’hui ressemblera à hier. Robes d’organdi et sandales bleues, Envolez-vous vers la lumière, Moi j’ai perdu mon chemin… Si je pouvais te ressembler Toi qui danses et qui aimes, Si je pouvais te ressembler… Cette rêverie me fait mal. Je rêve, Mon opium est dans mon cœur, Je rêve, Le bonheur vient et s’efface… Toi qui me cries sois heureuse, Mon cœur qui ne peut pas l’être, Printemps, tu as perdu la partie, Je suis un éternel automne.
NEIGE
Il neige d’arbre en arbre, De maison en maison ; Quelle étrange moisson Sous la faux des églises ! Et que l’hiver revienne Avec ses bouquets blancs, Vienne est toujours la même : Elle attend la saison Où fleurissent les bals au profond des palais, Elle attend la musique d’un Brahms ou d’un Schubert, Les joyeuses rumeurs d’une valse où s’enlisent Les dernières langueurs d’une Lettre à Elise.
Il neige, seule danse la neige Sous le plafond blafard d’une soirée sans fête Et les tramways s’entêtent A crisser sur le givre D’un chemin que le rail n’a jamais délivré. Et toi tu glisses en vain sur la glace du temps, Espoir qui n’est ni d’été ni d’automne, Tu regardes le ciel, et ton unique étoile Est celle-là si blême qui fond dans les cheveux D’une passante au loin, d’une étrangère Qui a cueilli la neige au hasard d’un voyage.
À L’AMI DE HAUT VENT
À changer de maison comme de paysage Tu n’as pu retenir l’empreinte des visages Qui tourmentaient l’envers de ta ligne de cœur. Le vide de tes mains s’enflait du vent du large Quand tu suivis la feuille qui s’envole et s’en va Joncher l’âpre saison des amitiés perdues. Tu avais mis à ta bouche un vieil air de marine Mais au fond de tes yeux l’étoile du berger Pleurait le souvenir des visages éteints. Amitiés de haut vent, de folles transhumances, Tu les reconnaissais à leurs airs de douleur Qui voilaient leur sourire de pâles saltimbanques Aux roulottes égarées dans d’étranges forêts. Leurs demeures s’ouvraient, provisoires palais Où tout se partageait sans rien se demander. Et puis tu repartais ; ton bagage s’enflait De ce que tu laissais au creux de leurs maisons. Tu repartais pourtant, et leurs airs de douleur Faisaient à ta souffrance un voile de pudeur.
Mais un jour tu tombas dans un désert d’Afrique. Leurs fusils ne savaient que la langue des loups. Ton sang fit sur le sable un arbre de corail Qui avait pris racine au-delà des frontières, Dans cette terre à vif qu’on appelle le cœur.
MUSIQUE
Quand j’entends cette musique-là J’ai envie de déchirer les roses, De crever un à un les nuages dans le ciel, De barrer le soleil d’un coup d’orage. J’ai envie de m’étendre là Où s’entassent les feuilles mortes, Mêlant leur lumière aux grisailles des parcs, Comme une morte. J’ai envie d’oublier l’automne et le printemps, D’effeuiller les saisons comme des pâquerettes, De m’arrêter à la folie Et d’ouvrir la coquille écarlate du rire Sur une plage de malheurs Et d’écrire sur le sable noir Un grand poème qui déchaînerait des tempêtes Dans vos cœurs.
Quand j’entends cette musique-là J’ai envie de partie à l’autre bout des mots, Là où leurs feux calcinent La forêt de nos rêves, Là où ils chantent à tue-tête Leur chant de prisonniers Derrière les barreaux de nos têtes Et qu’ils font s’écrouler les prisons Du langage Et qu’un oiseau en sort, L’aile blessée par sa cage Mais de sang embellie, Et que cet oiseau chante Bien plus haut que la mort. Alors cette musique me fait aimer les roses Que déchire l’hiver, Les nuages amers où sommeille l’averse Et l’éclair du soleil qui barre les orages. Mon opium est dans mon cœur, Éditions Il est Midi 2024
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